L'œil incorruptible de Monsieur Steinlen


Entre chat et lynx, à l’heure où l’absinthe caresse les narines et enveloppe le boulevard d’une brume opaline, je retire mon auréole et quitte ma pose hiératique. D’une flexibilité toute féline, je saute de la fameuse affiche dessinée par Steinlen annonçant la tournée du Chat Noir en cette année 1896 et plonge dans la nuit montmartroise. Mes coussinets atterrissent en douceur sur le pavé de la rue de Laval, à quelques pas de l’illustre cabaret de Salis. Ma maraude nocturne commence. Redevenu simple griffu, je salue Son Eminence Noire, mon double de papier, d’un plissement de prunelle jaune luminescent. Une armée de félins placardés m’accompagne le long de la palissade. Suivent, en arlequin, les cartels colorés du même Steinlen – la fillette et son bol de Lait pur stérilisé de la Vingeanne convoité par d’intrépides matous, une midinette juchée sur un Motocycle Comiot aux prises avec un essaim d’oies effarées – autant de taches moirées, virevoltantes sur les murs de Paname, nouveau musée à ciel ouvert. Pas son pareil, l’animalier, pour animer les planches du journal du Chat Noir, avec ses “histoires sans paroles”, fables puériles et malignes au style plein de vivacité, préfigurant comic strip et cinématographe. Partant du cabaret où tout a commencé, je brasse la foule du boulevard, aimantée par le déballage nocturne “du grand banquet de la joie et du plaisir” sous les feux des becs de gaz. J’y croise le chansonnier en route vers l’estaminet suffocant de tabagie, j’esquive les saltimbanques en pleine parade, je me glisse entre les jambes de noceurs goguenards, allumés par le sourire racoleur de filles apéritives, j’évite leurs aînés, barbons opinant de la bedaine à l’invitation des soupeuses, je file devant les pioupious au bras de leurs bonniches pressées de gambiller dans des bals de bastringue… Heureux d’être à la vie, de sentir les effluves des parfums du soir m’envahir, d’entendre la musique de l’orgue crépiter, je me coule dans les pas de l’Imagier des Foules selon la belle expression du fidèle Jehan Rictus. L’inspiration lui vient des pavés, la rue de Steinlen, c’est Montmartre, le boulevard extérieur, les faubourgs, les fortifs… Autant la rue est beuglarde, autant l’homme est taiseux, toujours un peu distant, aux manières aimables. Son côté suisse vaudois fraîchement naturalisé montmartrois ! Derrière la retenue du monsieur soigné à la barbiche en pointe, bouillonne un révolté à la vie intérieure féconde et inquiète. Sensible à la vie des humbles, l’artiste restitue de son trait charbonneux les gestes faubouriens, en exprime la souffrance, le travail et la joie. Sans rien sublimer mais toujours avec bienveillance. Steinlen combat avec son crayon. De son “œil incorruptible” (dixit Jules Renard), l’homme probe pourfend l’hypocrisie et le cœur gan grené d’égoïsme du bourgeois. Il dénonce avec courage, inlassablement, les iniquités sociales, la mistoufle, les taudis, la guerre, la répression… avec les accents du libertaire. Fuyant le boulevard des plaisirs faciles et clinquants, je prends de la hauteur, aborde les venelles sombres de la Butte qui mènent aux bicoques du maquis, aux paysages de chantiers, de plâtras et de terrains vagues. Se terrent sur ses pentes le peuple de Steinlen : rapins, petits métiers, trimardeurs, filles et mar lous, biffins, gavroches débraillés, “en-dehors”, grelotteux… Me voici de l’autre côté du tertre, arrivé au bercail, le Cat’s Cottage de la rue Caulaincourt, atelier de l’artiste, où gîtent mes 17 frères de poil. Dans une odeur de térébenthine, affairé à sa table, entre plumes, godets de couleurs, pinceaux et crayons, le maître met la main à l’illustration du Gil Blas Illustré du lendemain – à moins que cela ne soit la une du Mirliton de Bruant ? Dès potron-minet, je quitte furtivement l’ami des Quat’pattes. Dehors, un soleil souffreteux peine à émerger sur la plaine Saint-Denis ; des files d’ouvriers suivent les fumées d’usine, les maçons creusois grimpent sur leurs échafaudages et les petites mains regagnent leur atelier. À Pigalle, le marchand de primeur et la blanchisseuse croisent sans le saluer un fils de famille décavé aux relents de noce aveulie. Rue Saint-Georges, modistes et trottins descendent vers leurs boîtes à couture chantant des couplets printaniers signés Delmet. Son illustration remise au lithographe, Steinlen suit le flot des boulonneurs, carton à dessin sous le bras, cigarette vissée au bec, jusqu’à Saint-Lazare. La vapeur des express fouette le visage et ragaillardit le rapin engourdi après une nuit d’effort. Une heure plus tard, la récompense de la semaine : l’arrêt tant attendu chez le pépiniériste de Pontoise. Enfin, Jouy-le Moutier, Théophile-Alexandre est chez lui, dans sa maison vigneronne, parmi les siens. Il chausse ses sabots, plante dahlias et cueille pivoines dans la quiétude retrouvée du jardin surplombant l’Oise. Je l’imagine là-bas, loin de la fureur des villes et de l’injustice des hommes. Son œil vibre aux couleurs de la nature, ses sens se réchauffent au contact des arômes et de l’air, ses mains plongent dans la terre grasse, elles y retirent le terreau propice au futur contour de ses personnages, figures vraies de la rue palpitante. Et je m’en vais, fier gardien des énigmes de la Création, réintégrer mon affiche… déjà fort prisée des collectionneurs lève-tôt.

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