Chronique royale

Montjoie ! Plaine Saint-Denis !

– « Oyé, oyé braves gens, laissez-moi vous conter l’histoire anticque et estomirante de nostre Roy bien-aimé. Que le Dieu éternel et Nostre Dame luy soient toujours en aide ! » Ainsi notre chronique débuta par une chanson de plein vent sortie de la bouche d’un troubadour itinérant sur les routes du beau Royaume de France, chantant la geste mirifique de place en parvis, d’hostellerie en estaminet.

– « En ces temps anciens, en l’an deux mil et des fleurettes… le citoyen Philippe Poutou fut interloqué à son réveil par un agent de la maréchaussée ; le malappris chaouch vint le sortir du lit de bien fâcheuse manière. On ne tire pas de sa couche un héraut du peuple aussi inopinément ! Un fort en gueule, champion des gueux et annonceur à la va-te-faire-lanlaire des grands soirs qui chantent ! Mais la nouvelle


que venait lui annoncer l’agent était sans appel : une injonction à se rendre sur le champ chez Maître Galetas, notaire à Dreux. La vie du syndicaliste allait en être bousculée.

Une fois arrivé à l’étude, solennel, l’homme de loi lui révéla sa véritable identité. – « Adieu Poutou, horrible patronyme roturier et bienvenue à celui de votre véritable origine : Adhémar, Prince de Castelnaudary, digne héritier des Rois de France, en ligne directe de Clovis ! » Puis, ouvrant un coffre précieux serti d’émaux limougeauds, il en sortit une grande clef richement ouvragée, et d’un ton protocolaire et digne, lui dit : – « Votre Altesse, je vous confie la destinée du Royaume. »

Le Poutou alla en Seine-Saint-Denis se faire basiliquer, puis à Reims se faire oindre et sacrer Roi de France et de Navarre (tant qu’on y était !). Pour faire bon genre et donner au royaume la moult progéniture attendue, il épousa Marie-Chantal du Benelux, princesse fort bien dotée, « bankable » comme disaient les chroniqueurs du temps jadis.

Enfin, conformément à la tradition, il se choisit un nom, l’espérant aussi glorieux que celui de ses ancêtres, dans le sillage de ceux qui portèrent haut et loin le fier destrier des Capétiens lors des Croisades, de ceux qui firent claquer dans l’Azur le gonfalon fleur-de-lysé sur les champs de bataille face à l’Anglois, de ceux qui chantèrent la légende dorée de Saint-Louis… Attaché à celui de Philippe, il lu


i accola un indétrônable Louis (quoique…) et en toute modestie, le termina par un « premier » dynastique : Philippe-Louis 1er, ç


a


en avait de la gueule ! Autre chose que ce mou du bulbe de Louis-Philippe, roi bourge en forme de poire !

Jusque là, le Poutou joua le jeu de l’étiquette mais une fois devenu Philippe-Louis 1er, il rentra dans un phase d’exaltation. Fouetté dans son élan d’a


ccéder au pouvoir suprême et de rendre tangible le projet d’une vie, à savoir rendre au bon peuple son honneur et ses richesses confisquées par de cupides capitaines d’industrie. Au cri de « Vive la Sociale ! » le jour de son sacre, l’autocrate prit le décret d’octroyer une poule au pot hebdomadaire (label rouge) dans tous les foyers, symbole du pouvoir de l’achat retrouvé. Et pour éviter de se mettre à dos ce même bon peuple, il refusa net d’aller royauter à Versailles ou au Louvre – ces nouveaux chez lui – et rayonna au milieu de sa cour (très


restreinte) depuis son pavillon de Blanquefort en Gironde. On le vit, à la sortie des ateliers et des manufactures tel le Majax (mage fort connu en ces temps anciens) arrondir par de substantiels subsides les fins de mois de serfs harassés sous le joug du labeur, dans les hospices en déshérence se transformer en thaumaturge touchant les écrouelles de miséreux covidés, ou encore rendre la justice sous un ginko à la Cour Neuve. Clairvoyant, le souverain ne prit point pour chambellan le fiérot Méchan-le-long mais l’humble et fidèle au poste, le Neuilléen Oliver-de-Besançenoy dit le Hutin.



Le règne de Philippe-Louis 1er commença sous les meilleurs auspices: le Roi, adoré de ses sujets, à la tête de son Nouveau Parti Anticapitaliste Monarchique (NPAM), commença par éradiquer le capitalisme du pays, cette forme moderne du féodalisme. Mais sa Majesté oubliait juste qu’il vivait sous le régime de la République (encore la Ve du nom en ce temps-là) ! Le régime républicain qu’il avait beau vilipender était tenu d’une main de fer par un certain Emanuel le Mascron, sieur aux relents jupitériens. Fort cocasse fut de voir le Roi des Gueux affronter le Monarche républicain. Le conflit entre le tenant du titre et le nouvel impétrant fut terrible. La révolution prolétarienne marchait à grands pas suivant son leader charismatique auréolé de sa divine légitimité. Le nouvel organe du parti, Point de vue, sous la plume de son talentueux rédacteur Steve Burne, relata l’irrésistible ascension de Philippe-Louis 1er. Porté par sa garde rapprochée dite Garde des Gilets jaunes (GGJ), suivi des Conti, des Florange, des Whirlpool… et de tous les factieux venus des provinces du Royaume, l’Insurgé avec la grâce de Marx et celle de Notre Seigneur le tout puissant, remporta la partie. Le Président fut destitué – Philippe-Louis dans sa grande sagesse, ayant décidé de ne pas réinsaturer la peine de mort – le sieur Mascron échappa à la guillotine, le trib


unal monarchique révolutionnaire magnanime, l’exila. Ayant rejoint les rangs de Ma qui sait ? Inc. Ltd. Corp., il coula des jours tranquilles non pas à Clichy mais à Singapour.

Le temps passa d’édit en décret, dans une surenchère de réformes généreuses qui finirent par épuiser économiquement le pays. N’est pas Hugo Chávez qui veut ! Philippe-Louis ayant chassé de son royaume gens d’usure, grands féodaux et baillis corrompus, n’eut plus rien à partager avec ses gen


s. Le peuple qui l’avait accueilli avec bienveillance comme son sauveur, à nouveau fringaleux, gronda, hannetonna les ministres, demanda au monarque de lui octroyer chiquement plus d’aisance et de confort.

Mais n’ayant plus de réponses à apporter, Philippe-Louis, au lieu de se montrer éclairé, plongea dans le déni et s’enferra dans une solitude dorée, préférant dorénavant les plaisirs futiles de sa caste à celle de la race des damnés qu’il avait auparavant défendue. Le Poutou filait relou. On le vit en parfait sportman au bras de femmes suaves accompagner le prince de Galles au


tir aux pigeons à Monte-Carlo ou côtoyer Porfirio Rubirosa et autres gommeux du gotha au polo de Bagatelle. Mal lui en prit, dépassé sur sa gauche par le courant rousseauiste, il fut désigné comme symbole du mal dominant. Point de cabinet de conseil ni de spin doctors pour instruire son Altesse, il sentait – faute de remise en question – sa fin proche. Dans un dernier éclair de lucidité, il décida de remettre dans la balance sa légitimité. En lecteur assidu de Gramsci, il savait qu’il lui fallait gagner la bataille des idées; il joua la partie finement et se montra plus républicain que la République, promettant plus de justice et d’équité entre les sexes ; on lui accorda une brève parenthèse, et avant de disparaître un temps, il s’engagea à apporter des gages sérieux de renouveau à son retour.

Un mois plus tard, un séjour au Brésil plus loin, toujours selon le chroniqueur de la gazette Point de Vue, le monarque réapparut un beau matin au balcon de son pavillon aquitain, transfiguré, en tailleur, bru


shing impeccable, maquillé point trop n’en faut, relooké par une influenceuse. On aurait dit une réincarnation queer de la séduisante Tootsie. Avant de prononcer le discours de sa nouvelle intronisation, le grand Chambellan Oliver, proclama véhément (avec un léger sourire en coin tout de même) :

– « Le Roi est mort ! Vive la Reine ! »


Christophe Arnaud (traduit du luxembourgeois)


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