Conte du dérèglement climatique


Fraîcheur de vivre ! Gontran de Marquette et Jérôme Larriviste se firent annoncer dans le bureau climatisé de Madame la maire du 18e. Evelyn Novlang, la dircom présenta les deux fringants quadra de l’Agence GDMJL & Associés, start-up spécialisée dans l’événementiel climato-festif. Costume en lin cintré Ettore Burrata, le teint hâve alors très en vogue, la démarche affirmée, les deux communicants saluèrent l’auditoire. Gontran, le chef de projet, armé d’une belle assurance, prit la parole : – « C’est avec un immense honneur et une grande humilité que nous avons œuvré – with love and care – au projet Fraîcheur de vivre 2050 pour lequel vous nous avez sollicités. » La clé USB enclenchée dans le rétroprojecteur, l’homme de communication lança le logiciel Pouvoir du Point. Pendant que l’écran s’illuminait, il annonça : – « Jérôme, notre D.A. maison, va vous dévoiler, slide par slide, notre stratégie. Jé, c’est à toi ! » – « Dans une démarche éco-citoyenne, nous avons brainstormé autour de la notion participative d’un tourisme inclusif et éco-responsable, pour arriver ensuite au concept de proximité… » Devant l’assistance légèrement assoupie par tant de mots et tant d’intelligence (nous étions lundi matin, fallait pas trop pousser !), Gontran, en fils de pub avisé, reprit la main. – « Une nouvelle ère touristique se profile, soyons au rendez-vous ! Notre démarche se résume en un slogan : Vivons heureux sous la Butte ! » L’auditoire interloqué par la concision du propos, commença enfin à s’intéresser à l’exposé. – « Mieux qu’un grand discours, je vous propose de visionner un spot de trois minutes. » Il actionna la touche play. Sur une musique d’accordéon remixée, deux montmartrois attablés à la terrasse d’un roof top, le front rafraîchi par les gouttelettes du brumisateur et les aisselles par l’air brassé du ventilo, entre deux lampées de rosé piscine, discouraient aimablement : – « Cette année, c’est dit, je passe mes vacances à la maison ! » – « Fini le surf à Hossegor ? Le foil à Sainte-Maxime ? La bulle à l’île de Ré ? » – « Plein l’cul de la canicule mon Bébert ! On sue-phoque même en baie de Somme, la variole du singe chopée à Punta Cagnard l’année dernière, les valises bloquées à Roissy cause de grève et l’arrivée à Mykonos à poil. Après le camping des Flots Bleus parti en fumée, c’est la fin des barbeuk-chipos… Cette année je reste ici, bien au frais sous la Butte. – « Comment ça, sous la Butte ? – « Oui, tu vois mon biquet, fini les attrapes toutou, Paris Plage et autres miroirs aux alouettes. La mairie a bien essayé d’installer une patinoire place du Tertre en rachetant un bout de glaçon de la banquise à prix d’or ! Avec des températures avoisinant les 50°, ça a tenu 24 heures. L’époque est au tourisme des cavernes, la mode aux villégiatures troglodytes, l’engouement à l’exploration des gouffres réfrigérés. Pour échapper à la chaleur estivale, les nantis louent même des studios hors de prix à Rungis profitant à plein de la chaîne du froid ! » – « T’as raison mon Marcel, au palmarès des sites touristiques, les grottes font fureur cette année ! Vu au JT : Marseille s’est payé sa Grotte Cosquer. Fraîcheur, moisissure noble, décoration pariétale, que du bonheur ! Lascaux, ligne Maginot, bassins miniers, caves de Roquefort, dans le top five des destinations préférées des Français. Et à Pantruche, catacombes et égouts refusent du monde. » – « Alors j’ai eu une idée pour mon village. La réouverture des carrières de gypse à Montmartre ! Regarde un peu le potentiel ! Des kilomètres de galeries à exploiter. Non plus pour produire du plâtre mais pour un nouveau business, celui du temps libre. Imagine un peu l’immense parc touristique souterrain à créer. Un Paris underground au sens littéral, une nouvelle destination fraîcheur : Vive les vacances sous la Butte ! » L’assistance ébahie gobait les paroles de Marcel avec le plus vif intérêt. Gontran, en maître de cérémonie, arrêta le film et reprit la parole. – « Après cette mise en bouche, Jérôme va vous détailler le challenge qui nous attend. » – « Comme vous le voyez à l’écran, l’entrée principale dans les galeries se fera par le petit train touristique en bas du Sacré-Cœur, square Sandrine Rousseau. Une approche ludique tout en restant éco-coercitive, prenant en considération les attentes des populations autochtones ainsi que celles d’une clientèle internationale haut de gamme. Une solution exigeante, sans oublier pour autant l’humain dans toute sa complexité… » Sentant à nouveau fléchir l’intérêt du groupe devant ces paroles bien senties mais jugées fastidieuses (à tort), Gontran, plus sagace que jamais, reprit le cours de la présentation. – « Jé a raison lorsqu’il parle d’approche ludique. Découvrons avec des yeux d’enfant émerveillé un monde souterrain tel un fabuleux voyage au centre de la terre. Une fois arrivé dans l’antre, selon les sensibilités, chacun choisira son itinéraire. Pour les candidats au grand frisson, le petit train se fera fantôme. Des intermittents du spectacle haillonés en zombies leur feront avoir les foies. Ou plus interactif, un escape game, histoire de rejouer la Semaine Sanglante avec deux équipes : Communard contre Versaillais, chasse pots, giberne et bombes Orsini fournis. Épastrouillant non ? Moins effrayant mais tout aussi riche en adrénaline, un parcours spéléo parsemé de parois à escalader, d’avens à explorer, de concrétions à surmonter. Là, en prévision, un Cétacé World comprenant des activités propres à captiver le public juvénile comme la cueillette de fossiles, la chasse aux œufs de dinos, des quizz sur le thème Cuvier vs Lamarck, créationnistes vs évolutionnistes. T Rex, stegosaurus et autres ptérodactyles en gomme animeront avec bonhomie le tour. La découverte de l’altérité en somme ! – Nous ne délaissons pas pour autant les franges les moins favorisées de l’arrondisse ment. À défaut de partir aux sports d’hiver, les gosses participeront aux ateliers péda go-démago-troglo proposés : création de stalactites et de stalagmites en pâte à sel, Slime et Patabul (dès trois ans). Pour les plus grands, le stage gypse (création de sculpture en plâtre) ou des cours de peinture rupestre les raviront. – Les amateurs de slowfood apprécieront de visiter les champignonnières, déguster fromages affinés et vins locaux dans les caves. Les gens veulent de l’authentique ! – Les adeptes de la salutation au soleil découvriront les bienfaits de la pénombre en osmose avec les forces chtoniennes dégagées par Gaïa. Stages de yoga nidra, wellness, cryto-thalasso-thérapie, bains de boue, méditation… – Les néo-cathos ne seront pas oubliés. Nous ferons courir la rumeur suivante : suite à la découverte du fameux crâne de Saint-Denis, un nouveau lieu de dévotion fera plus d’entrées que la grotte de Lourdes ! Le public handicapé bénéficiera de toutes les com mod ités d’accès. On le fidélisera grâce à des “pass gratuité à vie” remis aux miraculés. – Et je finirai par une dernière cible, celle des nightclubbers. Les corps se libèreront au son de l’électro jusqu’à satiété vu que la barrière entre le jour et la nuit n’existera plus. – Voilà en primeur quelques idées rafraîchissantes propres à redynamiser le patrimoine montmartrois enfoui. En vous remerciant de votre écoute attentive… » Les somnolences du lundi matin disparues, l’assemblée applaudit. Madame la maire tenait enfin entre ses mains un vrai projet d’avenir loin des saupoudrages de la mandature Hidalgo, Evelyn Novlang, ravie de voir sa supérieure réjouie, s’imagina chef de gare du nouveau circuit réfrigérant. Un an plus tard, le programme rentra de terre. Bien au-delà des prédictions, la réussite fut totale ; cependant, un phénomène naturel inouï changea le cours de l’Histoire. Le Parc sous la Butte connut une mutation profonde. En effet, en 2051, une météorite s’abattit sur la terre : notre planète orange entra dans une ère glaciaire. On grelotta à qui mieux mieux, le thermomètre dépassa les -50, rendant la vie fort pénible à l’extérieur. Grâce à la géothermie, les ingénieurs de la Ville puisèrent l’énergie calorifique du centre de la terre. Le Montmartrois ne manqua de rien : des fermes troglodytes firent pousser soja, pousses de navet et pleurotes, élevèrent lapins et poules albinos. La chaleur captée du noyau terrestre irrigua le réseau des canalisations de chaque galerie. Un monde douil let s’installa dans les entrailles de la Butte. Le touriste revint, attiré par les promesses de cette Californie en sous-sol, ses aqualands, saunas, lacs souterrains, plages pour bronzer sous UV, dancefloors, soirées mousse, paillotes à cocktails… Un nouveau tourisme au slogan irrésistible revit le jour : Sous les pavés la plage !


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