Découvre-Feu par Fabrice

Découvre-Feu

Y a-t-il eu de l’eau sur Mars ? La question me laisse de glace. Mais dans un théâtre vide ?  Y a-t-il eu de la vie sur scène ? Et dans sa nuit, qu’est-ce qu’on voit ? Plus d’univers à découvrir… Derrière les murs d’une ville devenue théâtre d’ombres, qu’en est-il de l’ombre des théâtres ?  Là où le confinement est toujours volontaire, où les “soignants”qu’on applaudit ont tenté de lutter contre l’encéphalogramme plat et la paralysie du cœur, là où le virus à combattre -variants compris- est celui de la bêtise, mais où une saison fait toute une année tant le temps sait s’y arrêter loin du babil du jour et des joggeurs de circonstance, le rideau de fer est donc tombé. “On ne saurait brûler les planches à l’heure du couvre-feu !” Ainsi parlent les éteignoirs de la culture administrée.  Pourtant, toutes rampes éteintes, mais déconfinés pour toujours, les esprits des lieux sont là. J’entends la voix de Jouvet-Dom Juan dire en son Athénée que “deux et deux font quatre”et prédire dans la peau de Knock ce que chacun vit dans la sienne aujourd’hui. Je vois paraître Brasseur et Vilar, le Diable et le bon dieu dans le mystère du théâtre Libre d’Antoine. Mais voici qu’Edwige Feuillère et Jean Marais traversent un lac au Montparnasse. Barrault baroude avec Voltaire , Cervantès et Rabelais à Orsay, gare en bord de Seine, improbable scène, dont tous les trains partent alors pour l’imaginaire. Anouilh derrière sa moustache scrute Marielle dans le secret de l’Atelier, Malclès finit décors et costumes, tous ravis d’habiller pour l’hiver le conformisme du moment. Robert Hirsh est là, glissant sur les planches de l’Edouard VII, jonglant avec l’espace comme un chat, dans les pas de Sacha, et c’est Debureau réapparu. Guitry, encore, fait un rêve avec Claude Rich, ce soir au St Georges, terrassant sans doute l’esprit de sérieux! Sarah la Grande a quitté son théâtre défiguré par la Ville parce que “ces gens là, monsieur”pensent que ça fait plus populaire, comme si le peuple était aveugle, et moderne, comme si la laideur avait une époque de prédilection. Sarah, la revoici, à l’Œuvre, magnifique, et c’est cette fois Delphine Seyrig. Piccoli revient sur le Chemin Solitaire tracé par Luc Bondy du côté de Nanterre. Chéreau et Maillan, bras dessus bras dessous, sont avec Koltès au Rond Point. Au Rond Point ? Tiens, ils n’ont pas de gilets jaunes ! Tous vont et viennent en attendant que la fébrile mollesse des temps gris fasse relâche. Que la planète rouge théâtre se remette à tourner. Que de nouveaux horizons se découvrent à l’avant-scène. Que Roméo déclare sa flamme à une Juliette qui ne soit pas ignifugée, que Cyrano continue à faire des étincelles, que tous les pyromanes de l’esprit ressortent leurs allumettes, et une fois les lieux de culture ainsi réembrasés, si le public n’en n´emporte qu’une chose, que ce soit le feu ! Même si, dans cette religion libertaire et polymorphe qu’est le théâtre, l’impossibilité de la pratique n’empêche pas de garder la foi, il faudra bien rouvrir les lieux les plus cultissimes comme les chapelles les plus discrètes. Ce jour- là le rideau se relèvera, oui, mais comme un défi !

Fabrice Audy-Waldé

#JournalLeChatNoir