Dernier parking avant la plage

La canicule est intense, vous descendez, parasol sur l’épaule, tongs aux pieds, huile solaire en poche. Dans votre panier en osier impérial du japon, vous avez glissé un numéro du Journal le Chat Noir, le Monde, le Chasseur français et ce fameux roman offert par votre voisin(e) de palier qui « trouvraimenquecétunpetibijoudelittérarurédedélcieusintrigue ». Vous n’y croyez pas vraiment, ne réussissant pas à en franchir la troisième page aux allures de précipice, mais il faut pourtant que vous parveniez à le lire, car votre voisin(e), vous aimeriez bien lui en faire un rapport de lecture mêlé à un autre type de rapport, de préférence allongé, et dans un lit. Bref : votre voisin il (elle) est carrément trop mignon(ne) et vous n’en pouvez plus. Faut qu’ça arrive ! Vos tongs font floc floc sur le bitume brûlant de Montmartre. Il est 13 heures, vous n’avez pas avalé grand-chose sinon trois olives, une tranche de jambon et un verre de tonic. Pas de risque d’hydrocution, donc. Vous marchez d’un pas léger, flatulant légèrement et en toute liberté. Vous êtes jeune, vous êtes beau, vous semblez sortir tout droit d’une publicité de Hollywood chewing gum : « on en prend un, on se sent bien. » Manque de bol, vous n’en avez pas sur vous. Mais où donc est cette fameuse plage de Montmartre ? Nous en avons tous entendu parler un jour : c’est un endroit magnifiquement exposé, le sable y est sublimement fin, on y bronze délicatement sous un soleil légèrement cuivré. Et que dire de son eau, sinon qu’elle est extraordinairement bonne ! Une belle lumière, une température idéale, au loin résonnent en écho les rumeurs de la ville, vous vous endormez, bercé par cette douce mélodie. Les rédactrices et rédacteurs du Chat noir ont tous profité de cet espace de liberté et de joie. Ils en détiennent l’adresse mais ne la communiquent à personne. Nulle corruption ne pourra les atteindre, ils se sont engagés à ne pas communiquer sur cet aspect fort pittoresque de la butte. Les fines bouteilles, les repas exquis et les soirées au spa n’ont pas réussi à créer la moindre fissure dans ce solide bloc rédactionnel. Vous avez entendu un jour ou l’autre cette formule déclarée d’un air entendu par certains initiés : « on se retrouvera au dernier parking avant la plage. » Un parking, d’accord, mais où ? Certains vous ont parlé de la rue Lamarck, d’autres, de l’avenue Junot, et vous vous êtes abîmé les yeux à la recherche de ce lieu magique sur Gogole Mape, un parking, une plage, des vagues… Mais vous êtes resté bredouille, pantelant d’angoisse et d’incertitude : où peut donc être cette foutue étendue de sable fin ? Voici quinze jours qu’à la même heure vous arpentez les rues de la butte, en proie aux lazzis des montmartrois et des touristes. Vous passez pour un farfelu, celui qui cherche une sorte d’Atlantide d’eau et de sable. Vos allures de plagiste à deux sous ne vous aident pas. Le bob qui couvre votre crâne dégarni ne provoque pas le respect de ceux qui vous rencontrent. Vous vous étiolez doucement mais sûrement, et quand vous retrouvez votre modeste logement, le soir, après de folles et inutiles errances, vous sombrez dans une neurasthénie profonde. Et pas la peine de frapper en face ! Votre voisin(e) de palier est parti(e) rejoindre une lointaine plage à cocotiers. Les cartes postales qu’(elle) (il) vous envoie sont chargées de soleil, de sel et sont follement évocatrices des embruns les plus fins. On vous y parle de cocktails avec les ami(e)s, de barbecue party et de bains de minuit… La délicieuse moiteur de l’eau baignant ces

1 Titre emprunté à un roman de Sophie Loubière et à une délicieuse émission de radio animée par la même, diffusée sur France Inter en 2004. corps dénudés provoque chez vous des rêves érotiques indescriptibles ici. Vos réveils sont difficiles, douloureux, la vie vous semble absurde, sans joie réelle, dénuée du moindre intérêt. Mais, coûte que coûte, à treize heures, vous repartez dans les rues montmartroises, poursuivant votre quête : bob vissé sur votre tête, tongs aux pieds, vous affronterez courageusement les moqueries et les regards amusés. La bave du touriste n’atteint jamais le pâle parisien. Réussirez-vous un jour à découvrir ce lieu magique et mystérieux ? D’autres ont échoué avant vous, et vous ne seriez pas le dernier à abandonner cette recherche désespérée. C’est ce que me racontait l’une de nos rédactrices en se resservant un verre de punch. L’acharnement de ce pauvre garçon (cette pauvre fille) vous touchait, mais impossible de lui révéler l’emplacement de ce lieu réservé à une certaine élite, intelligentsia montmartroise et huppée, aux préoccupations bien éloignées de de la vile multitude. Nous avons pris ce soir-là un bain de minuit, nus, tout près du Sacré cœur, face à la ville lumière qui s’étalait à nos pieds. Nous étions un peu gris et nos éclats de rire n’étaient pas feints ! Venant un peu gâcher cette petite fête des corps et de l’esprit, un crabe vous pinça légèrement l’orteil et une vive effleura de son dard une partie charnue de mon individu. C’était à Montmartre, sous un ciel parsemé d’étoiles, sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés… Rodolphe Trouilleux

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