Histoire et renaissance des Trois Baudets

A Montmartre, nombreux sont les lieux marqués par l’histoire, où l’air, de manière imperceptible, vibre encore des mots et des musiques des temps passés. Il en est ainsi des Trois Baudets où la gloire, pourtant capricieuse, à souvent décidé de lancer les plus grands artistes, les comiques, les poètes, les chanteurs populaires.

Certains esprits chafouins diront qu’il s’agit de vedettes bien oubliées, ignorées de la jeunesse d’aujourd’hui. Pourtant, Gainsbourg, Vian ou Higelin déclenchent encore des passions parmi les plus jeunes, et si les autres, nombreux, sont déjà oubliés ou sont en passe de l’être, ils méritent tout autant notre attention. Les Trois Baudets, c’est un lieu magique, vibrant et résonnant toujours des talents d’hier et d’aujourd’hui.

Un homme est responsable de la naissance de l’endroit : né en Bulgarie en 1909, Jacques Canetti, « le patron », qui avait vécu à Manchester, Vienne, Francfort et Lausanne, vint à Paris, fut diplomé d’H.E.C. et répondit à une annonce de la marque de disques Polydor qui devait engager sa vie : « cherche jeune homme aimant la musique et parlant parfaitement l’allemand. » Le nouvel employé qui collait les étiquettes et préparait les catalogues, à force de ténacité, devint ensuite directeur artistique. Chargé de chasser les talents, il créa une émission de musique au Poste parisien et fit entrer le jazz chez Polydor. En 1933, il réussira à faire venir à Paris Duke Ellington. Il organisa aussi la première tournée d’Armstrong en France. La môme Piaf, Trenet, et aussi Marlène Dietrich qui adorait son « little funny boy » qui l’avait convaincue d’enregistrer en français deux chansons, Assez et Je m’ennuie, faisaient déjà partie de son « tableau de chasse. » Puis ce sera l’aventure de Radio-Cité, de la création de slogans radiophoniques chantés : Dop, Dop, Dop !… Il créa aussi sur l’antenne « Le music-hall des jeunes » ou des professionnels débutants tentent de charmer l’auditoire. Le commanditaire de l’émission y était ainsi mis en musique sur les paroles d’un certain Pierre Dac :

« Bien l’bonjour, m’sieur Lévitan

Vous avez des meubles, vous avez des meubles,

Bien l’bonjour, m’sieur Lévitan,

Vous avez des meubles qui durent longtemps”


Puis ce fut la guerre, terrible, le passage de Canetti par le Sud de la France, fuyant l’insoutenable, et son travail à « Radio Alger » devenue « Radio France » qu’il sut rendre très populaire. Le matin à 8 heures, trois chansonniers, Charles Vébel, Pierre-Jean Vaillard et Georges Bernardet triomphaient, encore une idée de Canetti, chargés de redonner de la bonne humeur aux français. Ensuite ce fut la tournée au profit de la résistance et la reprise d’un ancien théâtre sous la nouvelle enseigne des « trois ânes », allusion à ses chansonniers fétiches.

Puis ce fut le retour à Paris, le départ de Piaf vers la firme Pathé Marconi, une véritable catastrophe pour Polydor, dont le catalogue fut ensuite repris par Philips. Une nouvelle tranche de l’aventure de Canetti, qui avait en lui la foi de la bonne et de la vraie musique et qui savait trouver chez les artistes des qualités que, parfois, ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes.

L’ancien dancing « Le cœur de Montmartre » situé à deux pas de la place Blanche, devint « Les Trois Baudets » en 1947. Création de Canetti, non sans risque, car dans le milieu du spectacle, les réputations sont parfois longues à se faire. Des débuts difficiles et, souvent, il y avait plus de monde sur scène que dans la salle. Pierre Dac, mis en scène par Yves Robert, sera parmi les premiers aux Baudets, à attirer un public qui ne demandait qu’à rire après

plusieurs années de privations. Viendront ensuite Darry Cowl et Robert Lamoureux, un jeune comique qui déclencha l’hilarité des foules avec son spectacle « 39°5 ».

Le public « le plus difficile de Paris » était conquis dans ce plus petit théâtre de variétés de la ville.

En ces temps de radio – on vendait alors les « postes » à tour de bras – la population jeune et moins jeune voulait revivre, rire et sourire. Les trois baudets étaient là et arrivaient juste à point.

Ainsi naquit cette adresse désormais incontournable pour le public parisien. Sur cette scène de cinq mètres de long, trois de profondeur et avec des dégagements de un mètre, se produiront (liste non exhaustive) : Jean-Roger Caussimon, Francis Lemarque, Francis Blanche, les Quatre Barbus, Henri Salvador, Jacqueline François, les Frères Jacques, Jean Poiret, Félix Leclerc, Michel Legrand, Fernand Raynaud, Patachou, Claude Véga, Lucienne Boyer, Juliette Gréco, Christian Duvaleix, Catherine Sauvage, Philippe Clay, Boris Vian, Raymond Devos, Serge Gainsbourg, Guy Béart, Mouloudji, Georges Brassens, Ricet Barrier, Jacques Brel, Jean Yanne, Boby Lapointe, Pierre Repp, Jean Constantin, Hubert Deschamps, Pierre Dudan, Rosy Varte, Philippe Noiret, Jean-Pierre Darras.


Jacques Canetti, le découvreur, prolongeait souvent les passages de ses poulains par des enregistrements. Ainsi commencèrent de nombreuses carrières dont les gravures se vendirent ensuite à des milliers d’exemplaires. Mais la réussite, que ce soit aux Trois Baudets ou ailleurs, ne s’imposait pas, et Canetti eut parfois bien du mal à convaincre le public qu’il leur présentait de futurs phares de toute une génération, tels Brassens, Brel ou Gainsbourg…

Lassé, Jacques Canetti céda la direction des Trois Baudets en 1961 à Jean Méjean, pour revenir en 1964… La compagnie Agnès Capri s’y installa en 1967 puis le théâtre des Trois Baudets fut vendu… Remplacé ensuite par un strip-tease.

La belle aventure avait duré plus de quinze ans pour Canetti et tous ceux qu’il avait déniché, suivi, engagé. Demeurent aujourd’hui le merveilleux souvenir de ce conservatoire de la chanson et du music hall, et de beaux enregistrements.


Dans les années 1990, le spectacle musical revint à cet emplacement, sous l’enseigne l’Erotika, puis la Ville de Paris réhabilita le site et en confia la responsabilité en 2007, au travers d’une délégation de service public, à la société RAFU. Le nouveau lieu ouvrit ses portes en 2009. La société 3 ânes Prod lança les nouveaux Trois Baudets en 2013 avant de passer la main à MadLine. Les artistes d’aujourd’hui s’y succèdent et font résonner à leur tour la musique”” et les applaudissements.


La salle de 200 places porte désormais le nom de Jacques Canetti, ce « jeune homme aimant la musique » décédé en 1997, qui nous a laissé un véritable et fameux panthéon de la chanson et du music-hall qu’il est toujours merveilleux de visiter et d’entendre.