John Save The Queen


Cher Journal, Mon travail est de plus en plus pénible. Je dois rester debout, immobile, et cela des heures entières. Être en faction toute la journée devant les grilles du Palais de Buckingham n’est pas une mince affaire, surtout en ces temps de canicule. Ce matin, ça cognait tellement fort que Matthew, un garde plutôt adipeux, a perdu plus de quarante kilos en quelques heures tant il suait sous son casque. Ses bourrelets de graisse ont littéralement fondu. Il est méconnaissable. Voilà qu’il peut enfiler les chemises de son fils de cinq ans alors qu’il fréquente habituellement le même tailleur que Gargantua. À l’inverse, une pluie de tous les diables s’est abattue sur la ville en début d’après-midi. Pour moi, le temps de Londres a toujours été un mystère. À onze heures, un soleil de plomb brûlait de tous ses feux, puis, à l’heure suivante, un déluge inondait la ville. Impossible de circuler à Westminster autrement qu’en barque. Naturellement, je fus trempé. Mon uniforme contenait autant d’eau que la Tamise, sinon plus. Je dis cela car, en rentrant à la maison, j’ai surpris une anguille et deux canards en train de patauger au fond de mes bottes. Bref, cette journée m’a épuisé. Puisse demain être un jour meilleur. John Cher Journal, Je suis malade comme un chien. Je tousse tellement que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je dois défiler dans quelques jours pour le jubilé de la Reine et me voilà avec un arriéré de sommeil sur les bras. Décidément, rien ne va. Ce matin, le docteur White est passé me voir. Comme à son habitude, il m’a plaqué son stéthoscope sur la poitrine, a pris ma tension, m’a fourré un bâtonnet dans la gorge et s’est écrié : « Pas d’inquiétude, fiston, ce n’est qu’un rhume, c’est la saison ! ». Puis, après m’avoir flanqué une bonne tape dans le dos, le docteur White s’en est allé avec un chèque libellé à son nom. J’ai toujours soupçonné ce type d’être un imposteur de première. Il n’a jamais varié de méthode d’auscultation. Que vous ayez la tuberculose ou une cheville foulée, il procède toujours en trois phases : stéthoscope, tension, gorge, puis il vous balance un nom de maladie au pif. Personne n’a jamais remis en question l’autorité du docteur White, surtout pas ma mère. Elle buvait ses paroles. Voir un homme affublé d’un stéthoscope altérait totalement son jugement. Un jour, il lui a même annoncé que j’avais l’appendicite alors que je souffrais manifestement d’une carie. D’après les dires du docteur White, c’était la saison. Bref, je vais maintenant me reposer. Je suis dans un drôle d’état, j’ai le même zèle qu’un ténor frappé d’amygdalite. Puisse demain être un jour meilleur. John Cher Journal, Il y a quelques mois, j’ai formé un nouveau stagiaire, Edward. Je lui ai d’emblée enseigné les rudiments du métier, à savoir: rester debout, monter la garde et ne jamais, au grand jamais, bouger d’un iota. Mais très vite, Edward m’a confessé qu’il souffrait d’un léger Parkinson, pathologie, c’est bien connu, hautement recommandée pour gravir les échelons du métier. Mais Edward a été étonnant. Aussi fou que cela puisse paraître, il a monté la garde sans sourciller. Pas un mouvement. Pas un geste. À certains moments, on aurait cru voir un épouvantail. L’illusion était telle que des dizaines de corbeaux l’ont pris d’assaut et ont passé l’hiver perchés sur ses épaulettes. Hélas, j’ai appris aujourd’hui que sa femme a demandé le divorce car elle ne supportait plus de partager le lit conjugal avec autant de volatiles. Bref. Puisse demain être un jour meilleur. John Cher Journal, En quatre mots comme en cent, j’ai sauvé la Reine. Je m’explique. Lors du jubilé, j’ai eu l’extrême plaisir de parader tout près du carrosse royal. Edward, avec sa collection de corbeaux sur le casque, défilait avec moi. Nous étions tous les deux à quelques centimètres de la Sainte Femme. « Vive la Reine ! Vive la Reine ! », scandait la foule en délire. Par moment, je sentais mon cœur battre à son comble. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce qu’un corbeau déraille et se mette à attaquer sans raison notre majesté. Je l’ai vu s’envoler et foncer bec le premier sur la Reine. Là, j’ai agi. Si je ne m’étais pas interposé, il lui aurait sans doute scalpé la moitié du crâne ; et Dieu sait que c’est embêtant pour porter une couronne. L’impact fut brutal. Le corbeau m’a percuté avec tant de violence que j’ai roulé sur plusieurs mètres dans un méli-mélo de cris et de plumes. Ensuite de quoi je me suis écrasé sur un réverbère. Résultat, j’ai eu la totalité du squelette déboîté. Plus aucun os n’était à sa place. Heureusement, le docteur White, ostéopathe du dimanche, m’a remis les os en place – de façon plutôt approximative puisque j’ai désormais une partie de mes côtes logée dans le fémur. Le pire dans tout ça, c’est que mon acte de bravoure est totalement passé inaperçu. La Reine me doit la vie et elle n’en sait fichtrement rien. Quant au corbeau, il s’est totalement épris de moi. Depuis notre collision, il ne me lâche plus et trône vingt-quatre heures sur vingt-quatre au-dessus de ma tête. Depuis quelques jours, je porte donc un immense bonnet noir en poil d’ours pendant mes heures de service. C’est absolument ridicule. Espérons que cela ne devienne pas la norme, mes collègues de travail pourraient m’en vouloir… Bref. Puisse demain être un jour meilleur. John


Frédéric Colazzina


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