• Binu

La Dinde


J’avais dû me montrer particulièrement distrait, car je marchais déjà depuis un moment dans la rue des Archives, sans parvenir à me rappeler quand j’avais bien pu bifurquer. C’est que j’étais quelque peu anxieux à l’idée de braver ainsi un interdit si ultime. Mes pas me portaient presque malgré moi au-devant d’ennuis quasi certains, mais la curiosité est un appétit bien trop fort. Et surtout, j’avais promis à Mimi que cette année on allait vraiment essayer d’y goûter. On avait même économisé depuis plusieurs mois, et Mimi avait fouillé dans toutes les brocantes aux alentours pour retrouver un livre de recette adapté. C’est qu’on n’en éditait plus des comme ça depuis longtemps, et que les gens les avaient jeté par crainte de s’attirer des ennuis. Je tournais à présent rue des Quatre-fils, et jetant un regard par-dessus mon épaule, je m’engouffrai en toute discrétion dans la rue Charlot. A cette heure-là il n’y avait presque personne, et j’étais aidé dans ma mission secrète par un brouillard froid et humide qui avait envahi la capitale depuis trois jours. Je fouillais dans la poche de ma veste, et du bout des doigts, machinalement, je tournais et retournais le petit morceau de papier plié qui s’y trouvait. C’était mon Sésame. Il n’avait pourtant rien d’extraordinaire, aucun texte n’y était écrit, seulement un petit dessin imprimé : le visage joyeux d’un cochon portant une toque. J’avais pourtant payé cher pour l’obtenir, et c’est par l’entremise d’un collègue qui avait des « relations dans le milieu », que j’avais fini par entrer en contact avec un « fournisseur ». Mais l’entreprise était risquée, et la loi impitoyable. Aussi il fallait une totale discrétion. On m’avait donc fourni une adresse, une heure précise et ce fameux bout de papier. Me remémorant ces péripéties dignes d’un film d’espionnage, j’arrivai à l’endroit qu’on m’avait indiqué. Il s’agissait d’une ancienne boutique aux vitrines aveugles et grises. Je frappai à la porte, deux coups longs, puis trois courts et encore un long, comme on m’en avait donné la consigne. Derrière, une voix presque inaudible. « Avez-vous le laissez- passer ? » Et je glissai dans la fente de la boîte aux lettres mon petit bout de papier plié. De l’autre côté, on le ramassa, on le déplia, et on finit par demander « quel est le mot ? ». J’avais froid jusqu’aux os, et ce petit manège commençait à m’angoisser sérieusement. Une vieille me frôla avec son sac en passant près de moi, avant de disparaître, avalée par la brume. Je tressaillis. Il pouvait très bien s’agir d’une informatrice. Une sueur glaciale s’écoula le long de ma nuque. J’étais près à tourner les talons et à m’enfuir. Tant pis pour mes promesses, tant pis pour Mimi ! Mais alors que je chancelais sur le trottoir, la voix derrière la porte se fit plus insistante : « dis-donc, il me faut le mot de passe pour te laisser entrer mon gars ! ». Obéissant aussitôt, et presque rassuré qu’on s’adresse à moi avec autorité, je murmurai par la fente de la boîte aux lettres, en détachant soigneusement les syllabes, le mot « chaloupe ». Aussitôt, la porte s’ouvrit et une main imposante m’attira à l’intérieur. Du froid de la rue, je me retrouvais plongé dans une chaleur douce et une lumière d’ocre, et mes yeux habitués à la grisaille commençaient à discerner la pièce qui m’avait happé. Je n’avais encore jamais connu d’endroit semblable. Comme tout le monde j’avais entendu des histoires, mais voir ça en vrai c’est quelque chose ! Les murs étaient recouverts de faïence, comme dans le métro, mais d’une couleur rouge tendre, et un imposant comptoir en bois soutenait une vitrine où une profusion de victuailles avait été disposées avec goût. Il y avait des bocaux, des plats garnis, des tourtes dorées, et une foule de choses qui, je ne saurais dire pourquoi avaient l’air tout à fait appétissantes. J’en avais l’eau à la bouche, et mon pauvre nez était assailli d’odeurs inconnues, toutes porteuses de promesses exquises et grasses. Il s’avéra que la main épaisse et solide qui m’avait entraîné dans cet Eden des gourmets, appartenait à un homme tout aussi épais, quasi sans cou, et au visage rosé orné d’une fine moustache gominée. Plus rapidement et habilement que sa carrure ne l’aurait laissé penser, il se faufila derrière le comptoir et me regarda avec gravité. Puis, amusé par mon air ébahi, il me demanda dans un sourire : « Alors mon petit monsieur, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » Impressionné par le timbre profond et chaleureux de sa voix, mais flatté par ce sourire qui en disait long, je me sentais soudainement comme appartenant à une élite raffinée et confidentielle, qui allait enfin goûter à un privilège interdit au commun des mortels. Je lui indiquai alors que je n’avais jamais, de toute ma vie, mangé, ni même vu, le moindre des aliments extraordinaires qui se trouvaient sur son étal. Je continuai en lui disant que Mimi, enfin ma compagne, avait un jour trouvé l’illustration dans un magazine ancien, d’une famille attablée autour d’un plat inconnu mais qui semblait très appétissant. Et depuis ce jour, nous n’avions eu de cesse d’y repenser, et nous nous étions promis d’y goûter à notre tour, même s’il fallait braver bon nombre d’interdits. Et je concluai quelque peu maladroitement : « et voilà comment j’en suis venu à demander à un collègue qui a des contacts dans le milieu, s’il était possible de rencontrer un fournisseur, sans vouloir vous manquer de respect. Parce que voyez-vous, je m’étais dit que ça ferait une belle surprise à Mimi si on pouvait servir ce genre de plat pour le réveillon, et puis elle a trouvé un livre de cuisine tout de même. Alors vous voyez c’est tout à fait sérieux. » Et mon hôte s’esclaffa d’un rire guttural et gigantesque qui emplit la pièce, et sans ajouter quoi que ce soit, il disparut dans l’arrière-boutique. Mais j’eus à peine le temps de me demander si je l’avais vexé en le qualifiant de « fournisseur », qu’il revint à son comptoir, les bras chargés d’un paquet emballé d’un torchon. Il déposa religieusement le paquet sur une antique table de bois lardée d’innombrables entailles, et avec soin, il en révéla le contenu. Je n’avais assurément jamais rien vu de pareil, et je commençais à regretter d’être venu, car ce qu’il y avait là-dedans ça n’avait pas du tout l’air comestible. La chose ressemblait à un animal, mais tout à fait nu et sans tête ni queue. Probablement conscient de l’effet produit, le « fournisseur » m’expliqua d’un air professoral qu’il s’agissait là d’une « dinde .” Que c’était délicieux une fois cuit et accompagné de châtaignes, et d’une poignée de haricots verts. Et surtout, que ce fut durant longtemps, bien avant la Réforme et l’avènement du Diktat Vert, le plat traditionnel du réveillon autour duquel les familles se réunissaient. Convaincu, je payai un bon prix la créature, et le « fournisseur » la remballa avant de la placer dans un carton, qu’il referma hermétiquement à grand renfort de ruban adhésif brun. « Plus discret ! », me dit-il en me lançant un clin d’œil. Puis il déposa le paquet dans mes bras, qui s’avéra bien plus lourd que je ne l’aurais pensé. Et sans plus de formalité, il m’ouvrit la porte et me gratifia discrètement d’un « bon appétit ! » Portant mon précieux colis, je m’empressai de quitter les lieux, trop inquiet d’attirer l’attention sur cette transaction illicite. Je pris soin de changer de direction deux ou trois fois pour semer les éventuels informateurs. Lorsque je fus certain que plus personne ne pouvait soupçonner mon crime, je bondis dans un taxi. Et alors que le véhicule se faufilait dans les rues encombrées, j’imaginais déjà ma chère Mimi jubiler, en sortant du four cette chose visiblement délicieuse qu’on nomme une « dinde ». Rêveur, je regardais défiler les illuminations et la foule des badauds devant les vitrines éclairées. La radio passait une petite musique désuète et joyeuse, et le taxi fendait le brouillard qui s’écartait en tourbillons. C’est sûr, je me sentais un peu coupable, mais j’en étais certain, nous allions vraiment nous régaler.