La montée des prix de poésie


Quand le grand poète argentin José Helena Turicandos est mort l’année dernière, il était en train de remettre en ordre sa collection de montres. Son corps a été retrouvé au deuxième étage de son hôtel particulier, gisant dans un intérieur somptueux composé de rideaux de soie et de vases en marbre.


Le poète, né en 1932, était le troisième d'une famille de 9 enfants d’un quartier pauvre de Buenos Aires, Zavaleta. Les rencontres, les voyages, mais surtout les avis de recherche lancés contre lui le menèrent jusqu’à Paris. José commença sa carrière à 14 ans en tant que trafiquant d'organes. C’est en essayant de séduire une jeune femme, dont la rate avait disait-on une valeur inestimable, qu’il découvrit son sens inné de la métaphore. Mais au lieu de transmettre son poème à l’intéressée, il pensa que ce serait plus rentable de l’envoyer directement à un éditeur. Hélas, il n'arrivera jamais à se faire publier en Argentine où il restera jusqu’à sa mort connu comme le Boucher de Zavaleta.


Réfugié en France dans sa trentaine car lassé de ses démêlés judiciaires, il se trouva un emploi de pompiste. Alors qu’il chargeait la cuve de fioul de la Sorbonne, il fit la rencontre de Louis Coutineau, un professeur de littérature hispanique. Ce dernier se voyait à lui tout seul comme: “Une terre d’asile pour les artistes persécutés d’Amérique Latine”. Il lui proposa donc de traduire son poème en français, et se chargea lui-même de la préface – préface douze fois plus longue que le texte – ainsi que de la quatrième de couverture sur laquelle on pouvait lire: “Un recueil qui fera le bonheur des grands et des petits.” Malheureusement aucun de ces deux publics ne se déplaça pour acheter le livre.


Le professeur Coutineau était un des membres du fameux club privé, le Faucon d’Or, rassemblant diplomates, ministres et banquiers d’affaires. Décernant chaque année un prix littéraire, ils le remirent cette année-là à Jojo. Les effets sur les ventes furent inexistants mais l’auteur eut le plaisir de se voir remettre une somme de 5 millions de francs. Sa flamme poétique en redoubla d’incandescence: l’année suivante il publia un recueil de 5 pages qui remporta le prix Renaudot, trois millions de francs après impôts.


En apprenant la tragédie causée par un tremblement de terre dans la région du Cachemire qui décima des milliers de familles, il y consacra un long poème de 50 pages. Un journaliste du Monde dédia un article à ce poète “venu de rien et qui aujourd’hui use de sa plume pour livrer un combat sans merci contre les tremblements de terre”. En guise de remerciements, l'État indien lui remit le Bharat Ratna, la plus haute distinction civile du pays qui s'accompagnait d’une somme de 10 millions de roupies, équivalant à environ 30 francs français. Le poète argentin se dit qu’à l’avenir il tâcherait d’être mieux renseigné sur les taux de change avant d’écrire le moindre vers.


Sa fortune grandissait à mesure que les scrutins des prix littéraires se dévoilaient. Les tirages de ses recueils étaient essentiellement destinés aux jurés des prix littéraires, car les libraires, eux, n’en voulaient plus depuis longtemps. À son tableau de chasse on comptait : le grand prix du décasyllabe du Puy de Dôme, le prix Jacques Cousteau et une médaille d’honneur de la municipalité de Bonneval-sur-l’Arc, une petite station de ski savoyarde qui lui décerna son prix en même temps que son flocon. Seule l'Amérique Latine boudait son succès et suppliait l’Etat Français de le remettre aux autorités argentines.


Même si personne ne peut se vanter d'avoir lu un seul de ses vers, Monsieur Helena Turicandos sera remémoré par les Doctorants en Poésie comme un champion comme on n’en fait plus. Les personnes qui l’ont connu disent de lui “que rien dans son allure ne pouvait laisser penser qu’il savait écrire de la poésie ni même qu’il savait écrire en général". Nous pleurons aujourd’hui un artiste à l’humilité exemplaire qui, contrairement à d'autres, s’est toujours déplacé lui-même pour aller récupérer ses récompenses.