Le chat sentinelle de l’invisible


Aimés ou détestés, les chats ont toujours été chez eux à Paris. Pourtant, malgré leur grand talent de chasseurs de souris, ils furent persécutés par des parisiens qui les considéraient comme des suppôts du diable ou des vermines. Le passé des chats de gouttière ou de salon est très riche et fourmille d’anecdotes. Dès le XVe siècle, un chat passant la patte derrière son oreille était annonceur de pluie, donc de tristesse et d’ennui, et Ambroise Paré, un peu plus tard, s’il consacra un chapitre à cet animal, le considérait comme un venimeux infectant ses victimes par son haleine et son étrange regard : « bête pernicieuse aux enfans du berceau, par ce qu’il se couche sur leurs visages, et les estouffe ; par.quoy il s’en faut bien donner garde ». Pour conjurer le sort, il était d’usage d’enterrer un chat vivant dans les fondations d’une maison neuve ou d’un pont, comme celui de Saint-Cloud. Parfois le chat était utile. La pharmacopée d’autrefois comporte un onguent de chat doué des plus grandes vertus : « On aura un petit chat nouveau-né, on le coupera par morceaux, on le mettra dans un pot vernissé avec des vers de terre… » « Je ne rien du chat sinon sa peau » disait-on au XIVe siècle. Celle-ci était appréciée pour son grand confort et son commerce était courant. En 1268, il était d’usage de percevoir à l’entrée de Paris la somme de deux deniers pour onze peaux de chats sauvages et quatre deniers pour une douzaine. Les peaux de chats domestiques, dits « de feu ou de foyer », étaient moins prisées donc moins taxées. A Saint-Denis, les fouilles ont mis à jour un atelier de pelleterie du XIIe siècle où de nombreux os de chiens et de chats portant des traces de travail témoignent du commerce de ces peaux à la célèbre foire du Lendit. D’autres ossements furent découverts en grand nombre dans le chantier archéologique de la rue de Lutèce, face au Palais de justice, à Paris. On raconte que des étudiants désoeuvrés du XIIIe siècle, s’amusant à faire lancer des dés à un chat, le récompensèrent tant qu’il gagna puis, mauvais joueurs, le tuèrent pour vendre sa peau. Des clercs qui s’amusaient au même jeu envoyèrent le chat à son maître, indiquant qu’il avait perdu une quarte de vin et qu’il devait payer la dette s’il voulait que sa bête conserve sa peau. Le brave homme s’exécuta, indiquant toutefois qu’il préférait que son chat ne joue plus, « ne sachant compter sa chance ». Au XVIIIe siècle, Louis-Sébastien Mercier qui n’aimait pas beaucoup les chats, a laissé ces lignes assassines dans son fameux « Tableau de Paris » : « Tandis que le bas des maisons est habité par une espèce rongeante, les toits regorgent de chats et de chattes, qui par leurs miaulements interrompent votre sommeil. Quelquefois dans le jour, au milieu de leurs ébats amoureux, ils tombent dans les cours, et vous recevez sur le dos un matou vaincu que son fort et heureux rival a précipité d’une gouttière. L’histoire des chats perdus est infiniment intéressante. Dans plusieurs maisons , on rappelle les déserteurs et il serait contre le droit des gens de les retenir par force ou par ruse ; il est défendu même de les amadouer. On affiche de tout temps les chiens perdus ; une dévote a donné l’exemple d’afficher son chat perdu, lequel avait au col un ruban couleur de rose… » Vers la même époque, les chiffonniers ramassaient les chats morts pour les revendre à des équarrisseurs qui en extrayaient la graisse utile à des artisans. Cet aspect utilitaire des chats continua au siècle suivant puisque une curieuse lithographie de Daumier montre « M. Minet, entrepreneur général des Gibelottes de Paris, » pauvre hère tenant une cordelette derrière son dos et essayant d’attirer le chat qu’il s’apprête à estourbir. A ses pieds, le cadavre d’un matou s’échappe d’un sac bien rempli. Le « lapin » de certaines gargotes, servi sans tête, n’était bien souvent qu’un chat des rues. En 1896, en démolissant un immeuble près de l’Odéon, les ouvriers découvrirent plusieurs dizaines de milliers de têtes de chats. Au-dessus, se tenait, au XIXe siècle, un restaurant réputé pour ses délicieux civets.


Rémi Nagrobis


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