Le nain aux oeufs d’or

CONTE DU CONFINEMENT Le nain aux œufs d’or

Il n’y a pas si longtemps, lors du seizième confinement, survint un bien étrange fait divers comme seule notre province potinière et musarde en a le secret. Cela se déroula dans la zone pavillonnaire des Farouëlles à la sortie de Farouët-sur-Sceau. S’il est avéré qu’en ces temps d’isolement, une des activités les plus réconfortantes consistait à faire la cuisine, Madame Legentil excellait dans la réalisation d’un plat particulièrement apprécié de sa petite famille : les spaghetti à la carbonara. Voilà comment une spécialité italienne provoqua un grand chambardement dans la vie d’une famille ordinaire. Sur les coups de midi, la Mère versa les pâtes al dente dans le chaudron avec un peu d’eau de cuisson, ajouta du pecorino romano (et non du parmesan), du guanciale coupé en dés (et non des lardons). Avec dextérité, elle mélangea les ingrédients, puis cassa un œuf sur le bord du récipient ; et là, point de jaune enrobé d’albumine en sortit mais… un fœtus couvert de liquide amniotique ! Vlan ! L’avorton vint s’écraser sans ménagement dans la pasta. Stupeur de la cuisinière en découvrant dans le nid crémeux de fromage râpé ce petit être mort à l’allure de gnome. Sa curiosité la poussa à vérifier le contenu des autres œufs. D’une main précautionneuse elle prit le suivant lorsqu’un cri sourd se fit entendre à l’intérieur de la coquille ; cette dernière ne tarda pas à se fendiller sous les à-coups de l’embryon. Un second homoncule en sortit. La matrone effarée pensa un instant écraser les deux avortons mais se reprit et dans un élan charitable, passa une cruche d’eau sur les deux corps fripés puis les installa sous un torchon au fond d’une panière. Quelques gouttes de lait sur son pouce calmèrent les bouches piaillantes des deux créatures. Décidant de ne pas dévoiler tout de suite sa découverte, elle cacha la corbeille dans un cafoutche. Une fois le mort-né expédié dans la poubelle des limbes, elle dût se résoudre − Mamma Mia ! − à remplacer l’œuf de la recette par de la crème fraîche (véritable crime culinaire de l’autre côté de la frontière). Monsieur Legentil, Tim, Manon, tous affamés, après une matinée passée derrière leurs écrans − de télétravail pour le Père et de distanciel pour les deux enfants (respectivement cinq et dix ans) − se ruèrent sur le plat et n’y virent que du feu. Bernés mais rassasiés ! La Mère, quant à elle, bien que soulagée, n’osa pas tâter à son ragoût. Après l’incident, la bonne femme vint en catimini durant la semaine ravitailler en lait ses hôtes non désirés. Puis un jour, la panière devint trop petite, les corps avaient grandi, potelés tout comme les visages dont les traits rappelaient ceux des nains replets des contes de notre enfance. À la veillée, une fois les enfants couchés, elle se résolut, devant un feu de pauvre vacillant dans l’âtre, à en parler au Père. La réponse se fit d’abord sur le ton du reproche : _ Pauvre fem, qué qu’tu dis ? Qu’as tu don’ fait ! _ J’savais point l’Pé… et pis, c’est qui engraissent les deux pourceaux. Avant d’les fiche en l’air, tu d’vrais voir les petiots. Vont pas tarder à être viandeux ! Par la disette qui couve, tu l’auras ton lard ! _ Mont’ moi don’ cette affaire, la Mé ! Elle le conduisit à la corbeille d’osier dans laquelle nos deux Moïse ventrus se débattaient. Risette fut faite voyant le potentiel qu’il pouvait en tirer… mais le Père était loin d’avoir encore tout vu ! Les jours suivants furent marqués par des manifestations que notre entendement ne put interpréter correctement. On construisit une sorte de chalet au fond du jardin pour abriter le couple de nains. Les enfants avaient pour mission de leur apporter épluchures, fanes, noisettes ainsi que du petit épeautre. Manon, en outre, était chargée de changer la litière. Pour cela, un beau matin, elle ouvrit le pan du toit amovible de la maisonnette, et palsambleu ! constata ahurie, la présence d’un œuf sur la paille. Devant ce prodige, le vieux convoqua un conseil de famille, il fut dit que ce miracle resterait secret. Ce fut commode, car en ces temps de confinement, on ne recevait pratiquement pas. Dès lors, chaque matin apporta un œuf aux Legentil. Au début, personne n’osa y goûter. Le Père, pragmatique, franchit le pas et déclara que l’œuf était délicieux. Tous, depuis cette démonstration paternelle, se satisfaisaient journellement d’œufs frais tant il vint à en pleuvoir ! Au printemps, Jacotte (baptisée ainsi par les enfants, son nain de mari s’appelant désormais Jacot), garda le lit. Point de manne les jours suivants… la farfadette couvait ! Des poussins allaient-ils sortir de ces zygotes ou bien de gentils lutins ovipares ? La réponse sortit d’une boîte en carton rugueux, six délicieux bébés nains (et non sept, était-ce dû au fait que la boîte ne pouvait en contenir que six ?) s’éveillèrent à la vie. Les Legentil furent au petit soin pour Jacotte, les nourrissons se développèrent lentement (d’ailleurs leur qualité de nain les en empêchait) mais se fortifièrent, se boudinèrent, gavés à la bouillie de petit épeautre. La colonie nanicole s’accrut (en nombre et non en taille, vous l’aviez compris). On baptisa les aînés des prénoms enchanteurs de Gollum, Khaleesi, Piéral puis, devant l’accélération des naissances, on se contenta d’appeler les suivants Jacotun, Jacodeux, Jacotrois, etc. Quant à Jacot et Jacotte, ils demeurèrent dans leur chalet laissant chacun des enfants fonder leur propre foyer. Les gnomes creusèrent tout un réseau souterrain relié à leurs terriers.

Avant de commencer une journée d’éveil scolaire derrière l’écran, Tim et Manon parcouraient le jardin à la recherche des œufs pondus à l’aube. Frère et sœur vécurent tous les matins un enchantement pascal sans cesse renouvelé et les coquetiers furent toujours garnis ! Devant des collectes si généreuses, manger indéfiniment des œufs ne suffit plus. On avait instauré pour chaque jour une accommodation : ainsi le lundi fut dévolu à l’œuf cocotte, le mardi le jour de l’omelette, le mercredi celui de l’œuf mayo, le jeudi fut appelé Meurette, le vendredi Aspic, on ne nomma plus samedi que Mollet et dimanche fut Benedict ! Il fallut réagir, diabète et cholestérol se profilaient… et puis que faire de cette abondance avicole journalière ? Le Père, dont l’âme de maquignon se révéla (il avait conservé son côté paysan roué, âpre au gain), s’attela à fournir auberges et épiceries de la contrée tandis que la Mère fit les marchés de Farouët-sur-Sceau, Gérard-sur-Yvette, Morin-sur-tes-Saints jusqu’aux confins du canton. Le commerce fut épatant ! A contrario, Manon et Tim, ayant en charge de nourrir plusieurs fois par jour la colonie qui enflait, décrochèrent scolairement ! Devant les piètres résultats, les parents arguèrent au corps enseignant les effets néfastes du confinement sur l’apprentissage de leurs enfants : internet intermittent, manque de sociabilisation, de motivation, etc. Le pavillon Legentil devint une ferme d’élevage intensif, l’affaire se révéla florissante, les Cocos Bio Legentil© se vendaient comme des petits pains. Excelsior ! Le nain aux œufs d’or avait supplanté la poule éponyme. Pourtant la Mère, au caractère méfiant alerta le Père : – M’n homme, çe commence-t’i pas à quincanner dans tout’ la contrée ? Les gens i parlent de croissance à trois chiffres ! Les envieux de tout pouël n’ont’i point envéyé des courriers plein de menteries au receveur des contributions directes… Les vaisains nous guêtent comme des voleux ! Posant son godet de raide sur la toile cirée, le Père morigéna : – Parbleu ! T’as ben raison ma mie. Ça câuffe dans la caboch’, il est temps de remettre l’église au milieu du village ! Point trop n’en faut et n’allons t’i pas veusser pu haut not’ cul, on y tenterait le Malin ! Eh la Mé’, pauvreté engendre tricherie mais rareté fait cherté ! Et comme un temps passe et l’autre vient, filons doux, réduisons la voilure et poursuivons not’affaire sans trop coqueter. Chacun son métier et les nains seront ben gardés ! Libéré de tout hubris, guidé par tant de sagesse populaire mâtinée de bon sens paysan, le Père Legentil inquiet de la multiplication des nains pondeurs et afin d’en réguler la prolifération, dut se résoudre à la castration. Armé de sa faucille, tel un Saturne néo-rural, insensible à toutes supplications, il redimensionna le cheptel à la taille d’une exploitation pratiquant l’agriculture raisonnée.

Épilogue Un peu plus tard, un soir d’hiver, pour remercier Dame nature de ses bienfaits, la famille fêta à sa manière Thanksgiving, et désireuse de ne plus se contenter uniquement de plats cuisinés à base d’œuf, se régala d’un chapon croustillant et dodu à souhait. Tous se resservirent, les babines dégoulinantes de sauce exquise, repus de chair juteuse. Ce soir-là, Tim et Manon dormirent de tout leur saoul avec cette impression de satiété et de plénitude tant, au-delà de l’excellent repas partagé, la vie leur semblait sereine et douce au sein du cocon familial.

FAIM

Christophe Arnaud

corrigé

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