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Pour une bétonisation raisonnée de la butte Montmartre

Pour une bétonisation raisonnée de la butte Montmartre

« Le vieux c’est moche, le neuf c’est très, très beau. » Baron Haussmann (Soir de cuite aux Tuileries, ouvrage à paraître).

Trois affaires défrayent la chronique en ce moment sur la butte. Elle concernent toutes son urbanisme et ses aménagements immobiliers : 48 rue des Trois-frères, un petit immeuble construit en 1881 doit être démoli pour céder la place à des logements sociaux estampillés Ville de Paris ; rue Müller, un promoteur veut construire un immeuble de luxe en lieu et place d’anciens bains-douches et, pour conclure, la disparition, près de la place du Tertre, de la fameuse glycine centenaire qui abritait de son ombre la terrasse du restaurant chez Plumeau. Les protestations des montmartrois se multipliant, la rédaction du Chat noir a décidé de faire appel à un grand spécialiste d’urbanologie, M. Raphaël Jemensert, afin d’obtenir quelques éclaircissements. Nous avons surpris le grand homme dans son loft des Batignolles où, terriblement occupé, il était absorbé par la préparation d’un haricot de mouton au curry. Malgré cette rude occupation, il tint à répondre à nos questions. Qu’il en soit ici, sincèrement remercié ! Voici le condensé de ces éclairantes conclusions : « La butte Montmartre, il est vrai, fort pittoresque, est une destination touristique des plus prisée, cela ne doit pas, pour autant, nous aveugler : ses rues pentues, ses escaliers très hauts et mal commodes, son aspect vieillot avec ses moulins de bois moyenâgeux, s’ils attirent l’œil avide de fantaisie ou d’insolite, ne sont que des vestiges poussiéreux, souvent coûteux à entretenir. Et que dire du Sacré-Cœur qui, au milieu de ces constructions bancales et lézardées, s’appuyant entre-elles afin d’éviter une ruine certaine, perd un peu de sa dignité religieuse ? Avant le premier conflit mondial, un juste assainissement de la butte avait commencé, avec la disparition du maquis situé en bordure de la rue Caulaincourt, taudis insalubres, nids à vermine, galetas infâmes abritant des populations abruties. Les urbanistes avaient vu grand, avec une avenue traversant toute la butte et rejoignant le Sacré-Cœur, rayant de la carte une fois pour toute la place du Tertre, ses pseudos artistes peintres de cartes postales et portraitistes à deux sous. Mais la fatalité s’abattit avec la deuxième guerre mondiale, arrêtant net la progression de l’avenue salvatrice vers son but initial ! Le plan urbanistique de Montmartre fut abandonné et la majesté prometteuse d’un Montmartre moderne sembla disparaître à tout jamais. Ensuite, la paix étant revenue, des architectes, dont Claude Charpentier, fondateur du musée de Montmartre, se mêlèrent de protéger le village, et obtinrent quelques concessions des autorités. Aujourd’hui, un renouveau est nécessaire, et de nombreux promoteurs l’appellent de leurs vœux. » La cuisson, fort délicate de son haricot de mouton étant achevée, M. Jemensert nous entraîna dans son bureau et, soudain inspiré, presque lyrique, déroula devant nous un plan rehaussé en couleurs : son projet pour Montmartre, un geste architectural mettant fin une fois pour toute aux médisances des fâcheux rétrogrades : « de l’audace, toujours de l’audace : grâce aux moyens technologiques modernes, je tire un trait définitif et j’en termine avec toutes ces fâcheries qui nous empoisonnent et nous empêchent de réaliser notre glorieux destin économiques : je raye la butte de la carte en la rasant intégralement et, sur les terrains vierges et planifiés – je devrais dire pacifiés – je trace de larges avenues rectilignes bordées de tours aux profils futuristes ! Mon projet « Montmartre 3000 » devrait séduire les parisiens par son aspect hygiénique et futuriste, bien éloigné des taudis et des gargotes qui enlaidissent notre belle capitale ! Et je conserve le Sacré-Cœur à son altitude actuelle en l’appuyant sur un socle, sorte de tour, accessible par ascenseur. Imaginez le centre commercial abrité dans la structure située juste en-dessous. Et tout cela réalisé en béton écologique, végétalisé ! Comme ce sera beau cette tour en vrai bois d’arbre, ces escalators lumineux, ces navettes téléphériques, ces… M. Jemensert, emporté par son génie, devenait lyrique, et nous proposa de partager fort amicalement son haricot de mouton, très bien arrosé… Et quand nous nous quittâmes, il prononça ces paroles définitives : Et vous pouvez dire à tous ces emm…, que leur glycine, ils peuvent se la mettre où je pense !

Rodolphe Trouilleux

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