Secret de Famille



La veille de ses cinquante ans, Raymond Torticolis alla se coucher quelque peu tendu. Pour autant qu’elle s’en souvienne, sa femme ne lui avait jamais connu une telle froideur. Ce soir-là, le visage de Raymond, dur et crispé, avait tout simplement l’apparence d’une brique. Si sa femme avait été maçon, elle aurait sans doute eu envie de lui badigeonner un peu de ciment sur le menton. Sans dire un mot, Raymond ferma les yeux et s’endormit. Le lendemain matin, au chant du coq, Raymond s’éjecta du lit conjugal, fouilla sous les draps et, plein de panique, mit la main sur un petit œuf rond qui gisait sur le matelas. Suant à grosses gouttes, il se tourna vers sa femme et lui annonça qu’une horrible prophétie venait de se réaliser. Sur quoi il sortit en trombe de la chambre en maugréant des mots du genre : « Catastrophe ! Malheur ! Infamie ! Maléfice ! », puis se défenestra. Par chance, Raymond n’écopa que d’un petit hématome sur le pouce du pied gauche car, dans sa tourmente, il avait oublié qu’il vivait en rez-de-chaussée. Mais l’envie d’en finir fut pourtant bien réelle. L’œuf qu’il venait de trouver dans son lit avait produit sur lui la plus grande impression. Cet œuf, il l’avait lui-même pondu. Raymond en était convaincu car son père, sur son lit de mort, lui avait prédit cet événement. Raymond, encore fébrile, s’isola dans la cuisine, bu un verre d’eau à grand trait et repensa aux révélations que son père lui avait faites juste avant de mourir : « Fiston, assieds-toi, faut qu’on cause. Je n’irai pas par quatre chemins. Vois-tu, quand tu auras cinquante ans, tu te mettras à pondre des œufs. Je sais, c’est un peu brutal dit comme ça mais je préfère te mettre au parfum. Sache que, depuis le siècle dernier, tous les hommes de la famille pondent des œufs. C’est assez extravagant, je te l’accorde, mais c’est comme ça. Tu vas certainement penser que je déraille. Eh bien, accroche-toi, il est temps que je te raconte un secret de famille. » Le père de Raymond poussa un soupir sans joie, se racla la gorge et poursuivit : « Tout a commencé ce jour maudit où ton arrière-grand-père Théodore s’amouracha d’une poule. Oui, tu m’as bien entendu, d’une poule. Et, qui plus est, d’une poule qui s’appelait Josette. Mais bon, qui sommes-nous pour juger, hein ? D’après ce que je sais, ton arrière-grand-père la rencontra dans une vieille ferme de Montmartre. Josette avait la plume claire, l’allure fière et gambadait dans son pré avec la noblesse des poules d’autrefois. Son caquètement était si digne et si aristocratique que ses ancêtres ne pouvaient appartenir qu’à l’une de ces grandes lignées de poules élevées dans les jardins de Versailles, batifolant dans les fleurs et jouant du luth au clair de lune. Josette était de sang royal et cela bouleversait ton arrière-grand-père. À chaque fois qu’il la voyait becqueter du blé telle une reine, son cœur s’amollissait d’affection. Je crois d’ailleurs que l’affection était réciproque puisque Josette, dès qu’elle apercevait la silhouette de Théodore, pondait des œufs en forme de cœur. Un soir, au plus sombre de la nuit, Théodore enfila une cagoule noire, marcha jusqu’à la vieille ferme, s’introduisit dans le poulailler et en ressortit avec Josette sous le bras. Libres et réunis, les deux amoureux sautèrent dans le premier train venu et, une paire de jours plus tard, faisaient la noce dans des pays merveilleux. Il fallait les voir, bras dessus, aile dessous, dansant dans les bals vénitiens et voguant sur les flots du Nil en pirogue. Je peux t’assurer, fiston, que lorsqu’on voyait ces deux-là faire du patin à glace sur les lacs gelés de l’Alaska, on voyait ce que la vie peut offrir de mieux. Mais cette union ne faisait pas l’unanimité. Au contraire. La société les désapprouvait. Les soirs où Josette et Théodore se rendaient à l’opéra, on entendait rouler sur toutes les lèvres : « Regardez-moi ces deux-là, plus mal assortis, tu meurs ! » ou bien : « Je suis sûre qu’elle est avec lui pour son argent, ça crève les yeux ! » ou encore : « Après la Belle et la Bête, voilà le Beau et Bête… ridicule ! En plus, ses Louboutin lui vont trop mal. » Et ainsi, de commérages en commérages, les deux se séparèrent. Le vernis de leur amour craqua sous les pluies de ragots. Josette se retira dans une ferme du Poitou et y finit ses jours dans une triste solitude. Ton arrière-grand-père, lui, sombra dans les morosités. C’était pitié de le voir si misérable. Cependant, dans une sorte de somatisation, il se mit à pondre des œufs le jour de ses cinquante ans. C’était, je crois, une façon inconsciente de se sentir proche de sa Josette. Malheureusement pour nous, il refila le syndrome à toute la famille. Voilà pourquoi nous pondons de père en fils. Pour ma part, je ponds jusqu’à dix œufs par jour. À Pâques, je ne ponds que des œufs en chocolat et à Noël des œufs de lump, parfois du caviar. Ton grand-père, lui, pondait même un œuf Fabergé par an. Hélas, cet idiot les mangeait tous. Bref, j’imagine à quel point cette histoire doit te perturber mais il fallait que tu saches. Dis-toi, pour te consoler, qu’il y a pire. Ton oncle Bernard, par je ne sais quelle dégénérescence génétique, pond des cactus. Tu vois, on n’est pas si mal loti. » Sur ces dernières paroles, le père de Raymond rendit l’âme. Il laissa derrière lui un fils en pleurs et une boîte de six œufs sur laquelle était inscrit : « En souvenir de Papa : Ponte du 6 mars 1965 ».


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