• Binu

Le Marquis de la Hampe

Sur son lit de mort, et alors qu’il attendait les derniers sacrements et que son souffle se faisait rare, Gonzague, Marquis de la Hampe, se remémorait sa vie. Étrangement, les ultimes pensées qui envahissaient son esprit mourant n’étaient pas les souvenirs de ses heures glorieuses. Aucune de ses nombreuses batailles victorieuses ne lui revenait, ni même ses succès littéraires (Gonzague avait eu toute sa vie durant, une plume féroce qui fit sa renommée à la cour et même bien au-delà), ni non plus ses moments charmants et nostalgiques de l’enfance où il jouait des facéties aux domestiques. Non, ce qui émergeait des brumes de cette vieille cervelle sénile, c’était les extravagantes et innombrables parties de jambes en l’air qu’il avait eu la joie de pratiquer durant son existence. Il faut dire que le Marquis n’avait pas usurpé sa réputation de Don Juan. Il avait fouraillé avec hardiesse tout ce qu’un homme peut espérer baiser dans sa vie. Jamais il ne s’était dérobé devant la moindre occasion de mettre à profit ses attributs, et de turbiner vaillamment jusqu’à épuisement.

Lui revenaient pêle-mêle les cuisses dodues et diaphanes d’une jeune duchesse promise au couvent, les puissants avant-bras veineux d’un palefrenier, le cul brun et parfaitement bombé d’un soldat, les lèvres roses et chaudes d’une gitane. Et il revivait en pensée ses plus remarquables exploits. Cette fameuse nuit où, pris dans une tempête de neige, il fut accueilli dans un modeste couvent de Carmélites et où, se faufilant d’une cellule à l’autre, il honora chacune des nonnes sans faire de distinction entre la plus fraîche des novices ou la plus aride des vieilles. Cette autre fois où, invité à se rendre secrètement à une des fameuses parties fines de la Reine, il engrossa sans y prendre garde la moitié des femmes de compagnie, et sans doute également une demi douzaine de valets de chambre. Et ce n’était encore rien à côté des heures de dépravations qui eurent lieu dans le harem d’un Sultan ennemi défait. Au beau milieu du palais en flammes et des corps sanglants de janissaires tout juste égorgés, le Marquis et ses bons soldats chrétiens consolèrent les concubines du Sultan durant plusieurs jours, et certains mouraient même d’épuisement après la bataille, ivres de débauche. Tous ces souvenirs de corps, de peaux, de visages, d’odeurs moites et de sensations, tout se mélangeait en se superposant. Et dans son délire, il imaginait des tableaux mouvants de chairs entremêlées, de corps convulsivants de plaisirs infiniment défendus. Il n’aurait pu dire où commençaient les queues des uns et où s’arrêtaient les cons et les culs des autres. Sur cette trame imaginaire se tissait la tapisserie orgiaque et foisonnante d’une bataille luxuriante.  Et tout occupé à ces vilaines pensées de dépravé, le presque défunt se figura soudainement que, malgré tous ces corps explorés, ces bouches embrassées et ces peaux câlinées, il n’avait jamais pris le temps de baiser la Marquise. Ce fut donc ainsi que mourut le Marquis de la Hampe, treizième du nom, et dernier de sa lignée, si l’on veut bien oublier la nuée de bâtards semée aux quatre coins du monde. Il s’éteignit dans son lit, surpris de lui-même, mais tout de même satisfait. Et lorsque le prêtre entra dans la chambre pour recueillir la confession du mourant, il le trouva déjà trépassé, une expression indescriptible sur le visage, et une trique grandiose qui faisait se dresser les draps de soie rouge en un drôle de chapiteau.


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