Texte Champo

UNE STUPÉFIANTE DÉCOUVERTE !

On a redécouvert il y a peu, sur le mur de l’ancien cimetière de la rue des Saules, non loin de l’emplacement du vieux cabaret Au Lapin Agile, une fresque étrange, étonnante même. Le mur, duquel on a enfin retrouvé l’appareillage en pierre d’origine, avait été recouvert au fil du temps de plusieurs badigeons. Un morceau s’est effondré il y plus d’un mois, laissant place à un fragment dessiné. Depuis, les patrimologues en pénurie de ruines, se sont époumonés à mettre à jour un ensemble large de douze mètres et haut de deux.

D’après leurs études, la « fresque », aux dessins très archaïques, a été réalisée dans la technique du pochoir, par pulvérisation à la bombe, et relèverait de ce qui s’appelait alors du Street Art. Cet art qui prenait place dans les rues, n’a pas été conservé, en raison de sa nature éphémère. Ces graffiti, ces tatouages muraux, se sont en effet effacés ou furent déchirés. Seules traces restantes, les rares œuvres réalisées pour les collectionneurs et le marché de l’art.

Il semblerait, et c’est ce qui en fait une découverte de premier ordre, que la fresque remontât aux années 2020, soit il y a plus d’un siècle. C’était juste avant le CracBoumSlash mondial de 2022, phénomène resté dans les mémoires comme « La Grosse Panne », lorsque le Big Data, divinité au culte important, disparût d’un coup d’un seul. Depuis, les deux premières décennies du XXIe siècle nous sont méconnues, du moins, mal connues. Les données, les identités, les photographies et vidéos communiquées sur les réseaux, conservées dans les temples de Big Data, tout ce qui faisait les archives et les souvenirs d’une époque, ont été englouties dans les ténèbres de la mémoire, défaillante bien qu’Alzheimer ait été depuis éradiqué. N’ont été conservés que le papier et la pellicule, et les rares données sauvegardées annuellement, et péniblement, de disque dur en disque dur.

On se souvient du Grand Confinement de 2020, en réponse à l’épidémie du Covid-19, épidémie aujourd’hui oubliée, comme les autres, malgré les morts, les restrictions et les souffrances. La fresque est remarquable car, les patrimologues en sont presque certains, elle met en lumière les banales – et donc exceptionnelles – conditions de vie au temps du Covid-19, dont peu d’images nous sont restées.

En partant de la gauche, on y observe, dans une composition linéaire, un alignement distancié de plusieurs centaines de personnes dirigées vers les portes d’un bâtiment cubique, sorte de procession vers un temple. Lui succède un épisode plus tourmenté représentant une foule comme délirante, représentée par des silhouettes agitées, munies d’un objet aujourd’hui disparu, une sorte de cage grillagée, ouverte sur le dessus, qu’on pouvait faire rouler sur de longues distances, mais qu’on ne pouvait faire tourner qu’avec une grande habileté. Le sport du « Caddy » s’est surtout développé dans les « supermarchés ». Avec la fin de ces derniers, le sport ne leur a pas survécu. Le but était de remplir la cage le plus rapidement possible. On pouvait compliquer la tâche en y installant un être remuant de petite taille [Ndlr : les enfants pouvaient alors faire moins d’1m50 !]. Sur la fresque en l’occurrence, l’enjeu du jeu, aussi étonnant que cela puisse l’être, n’est rien d’autre qu’un rouleau de PQ. 2020 connut en effet une période de disette en matière de PQ.

Plus loin, un énigmatique schéma laisse perplexe les chercheurs : il associe plusieurs cercles de tailles différentes. Dans chacun d’entre eux, un, deux, trois ou quatre poissons tournent, dans un espace qui leur est plus ou moins restreint.

Puis, ce sont des suites de terribles visages, aux parures de guerre, dont la partie basse est inexistante puisque recouverte d’un linceul : pas un menton, pas une bouche, pas un nez n’apparait. On sait depuis quelle importance a pris le nez dans la perception de l’attraction d’un visage, comme il y a plusieurs siècles le furent les mollets.

La fresque, dans l’ensemble assez naïve et primitive, s’achève sur des scènes établies sur plusieurs registres, qui ne sont pas sans rappeler les fresques égyptiennes : au registre inférieur, une silhouette permanentée semble observer dans un encadrement qui revient fréquemment et prend la forme d’une fenêtre ; au registre médian, une étrange silhouette en V inversé, les fesses au sommet, est posée sur ce qui semble être un tapis fin et rebiquant (sans doute l’ancêtre des Aérotapis, nos tapis volants aérobiques). Plus haut, ce sont six personnages qui sont représentés assis autour d’une table au centre de laquelle est dessiné un étrange objet rond, à l’intérieur duquel on fait glisser de petits plateaux munis d’un manche, garnis d’un machin carré et croûté, identifié comme une sorte de petit autel domestique à sacrifice corporel. Au registre du dessus, dans un encadrement de fenêtres, un quatuor de personnages, guitares, violon et violoncelle en mains. Enfin, le registre supérieur, un toit, est couronné d’une farandole de chats.

Cette Période bleue (en raison de la couleur des masques imposés dans l’espace public) fut une période de blues collectif. Les corps, leur sensualité, disparurent de l’espace public pour se blottir dans l’espace privé, le partageant avec l’être virtuel en augmentation. Voir, sentir, toucher, furent des sens durement mis à l’épreuve. Être avec son corps, ce n’était plus citoyen. Il fallait paraître virtuellement, dans l’encadrement d’un écran, pour exister socialement. Pendant un temps, les règles se multiplièrent : les déplacements furent limités, les sociabilités, réduites à minima, voire interdites, la fête, phénomène humain et nécessaire à part entière, éteinte, et la culture, destituée. La société bâillonnée finit par prendre la baïonnette.

La fresque est signée, à droite : « NON ESSENTIELLE »

Champo

#DelphineFoch