Un roi à Montmartre


Rue Muller, à Montmartre, il était un monarque autoproclamé roi des photographes. Voici son histoire.

Il fait froid et humide en cette fin de journée; je sors du funiculaire. Là, je tourne à droite et ne peux m’empêcher d’admirer le panorama. Une brume inonde Paris et une lumière oblique donne des allures fantomatiques à l’océan des toits. C’est beau, tout simplement. Peu de touristes. Sur un pilier, un jeune homme se contorsionne avec grâce, jonglant avec un ballon, c’est original. Après le déclenchement de mon appareil photo, je poursuis ma route. Je suis en haut des fameux escaliers que je dévale seul en direction de mon rendez-vous : “L’été en pente douce”, un café-restaurant charmant, aux tables de marbre, une ancienne boulangerie comme en témoignent les « fixés sous verre » du plafond. Mon rendez-vous est là. Hélène est la petite- fille du « roi des photographes ». Là, juste en face, en bas des degrés de la rue Maurice Utrillo, alors Muller de 1914 à 1959, son grand-père François Gabriel,a photographié des générations de passants,de silhouettes parisiennes.À sa guise,il posait son trépied devant les marches et saisissait au vol les parisiens endimanchés descendant du Sacré Coeur.

Les marches servaient naturellement à installer les modèles d’un instant.

Regardez là, le petit oiseau va sortir, ne bougeons plus! Clic, clac. Merci messieurs dames. Votre cliché sera prêt le… Des milliers de modèles, femmes, enfants, chiens, passants d’un jour, ont posé ainsi pour Gabriel et c’est ainsi qu’il put nourrir sa famille grâce à cet escalier de la butte, bien placé juste devant sa boutique. Des centaines, des milliers de clichés qui se ressemblent mais qui ne sont jamais identiques… Pour signaler son activité de la manière la plus voyante possible, le roi Gabriel s’était fait représenter par un peintre, couronné, sur une enseigne qu’il plaça près de son atelier. Le « roi des photographes de la butte sacrée » criait ainsi au monde entier – du moins à ceux qui passaient par là – qu’il était disponible pour tous travaux photographiques. Sa boutique-atelier était là, donnant sur une terrasse accédant directement sur l’escalier qui terminait sa course en contrebas. Parfois, particulièrement le dimanche après la messe au Sacré-cœur, le trépied était posé, l’appareil cadrant exactement le bas des marches et le réverbère placé juste devant. Le fils de la maison était alors réquisitionné pour raccrocher la clientèle. Il est très facile de trouver sur internet l’une de ces images dominicales. Le photographe était persuasif et connaissait bien son métier de bonimenteur. Malgré ce cadrage répétitif, il trouvait le moyen de varier la disposition de ces groupes à l’infini. Gabriel n’était pas roi pour rien. Mais revenons à mon rendez-vous. Je ne voudrais pas vous déranger, j’ai amené plein de choses. Non Hélène, vous ne me dérangez pas! Si vous saviez combien j’aime cette sorte de rencontre. De son sac à malice, la petite fille du roi – princesse, forcément – sort des enveloppes dessinées par « Totor », un copain de Gabriel. Tout celà fleure l’humour à deux sous de la belle époque, si joli et si drôle. Puis la princesse continue son histoire ou plutôt celle de sa famille : une mère décédée, un appartement du 17e arrondissement à vider avec hâte et tristesse et une valise où gît l’oeuvre d’une vie, ultimes traces d’un royaume de pacotille à la monnaie de papier noir et blanc. Mais pourquoi donc Hélène a-t-elle gardé ces photographies des escaliers? Oui, pourquoi celles-ci? Parce que son papa, fils de roi, y figure! D’une image à l’autre, il grandit, grandit… parfois sa grand-mère apparaît. Elle vieillira au fil des images avant de disparaître. Histoire formidable d’un photographe de quartier qui habitait au-dessus de sa boutique et qui était régulièrement salué par les passants de l’escalier quand il mangeait en famille dans sa salle à manger et toutes fenêtres ouvertes : Bonne journée monsieur Gabriel! Une histoire de quartier, de lumière, celle d’un homme qui fit la guerre 1914-1918 puis aima, et travailla laborieusement au fond de son laboratoire pour révéler ces milliers de sourires, silhouettes du passé qui nous parlent si bien aujourd’hui. Un jour, le roi Gabriel rendit sa couronne et son sceptre, baissa le rideau de sa boutique, rangea ses images et rejoignit son nouveau domicile, un modeste deux pièces où il acheva ses jours difficilement. Moi je crois que quand il monta directement au Paradis, Saint-Pierre convoqua tous les saints pour une photographie sur un escalier en nuages. Depuis, devenu « photographe officiel des cieux », Gabriel, ex-roi de Montmartre, « immortalise » tous les nouveaux arrivants Malgré tout ce talent, croyez moi : je ne suis pas pressé d’être sur la photo !

Rodolphe Trouilleux

Un centième de seconde par-ci, un centième de seconde par-là mis bout à bout, cela ne fait jamais qu’une, deux, trois secondes chipées à l’éternité. 


Robert Doisneau


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