Ici vous
pouvez découvrir
l'incroyable épopée
du Chat Noir 
Ces recherches ont été menées par l'équipe du journal et continuent de s'enrichir au fur et à mesure que des nouvelles découvertes sont faites. Elles vous sont rapportées ici par Rodolphe Trouilleux.
À DROITE
Affiche “La Tournée du Chat Noir", 1896
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
Indice

01 / l'épopée du Chat Noir

temps de lecture: 10 minutes

Le vendredi à midi, au Chat Noir, rue de Laval*, le patron recevait. Après le balayage soigneux et l’aération de la salle du rez-de-chaussée, les garçons amenaient cérémonieusement une grande table.


Autour de Rodolphe Salis, « gentilhomme cabaretier », s’asseyaient des artistes connus, des poètes au verbe haut et affirmé.

 *Actuelle rue Victor Massé, 9e arrondissement.

 
À GAUCHE
Dessin du Cabaret Le Chat Noir
"il avait décidé de continuer à faire « dans l’art », mais de manière plus rentable"
Rodolphe Salis Journal Le Chat Noir

Mme Salis officiait, et la tenue de ces repas était toute bourgeoise. On parlait sans manière car on n’était pas au spectacle, comme la veille au soir.

 

Salis avait vieilli, et les rides marquant son visage vermeil accusaient son âge. Ses yeux bleu-gris et sa chevelure fauve avaient encore quelque éclat. Sa barbe cuivrée, taillée soigneusement en pointe, lui donnait une allure très étudiée de figure flamande tirée d’une œuvre de grand maître.


Parlant doucement d’une voix rauque et sourde, il s’adressait à ses convives plus simplement qu’il ne le faisait en représentation. Salis était fatigué et l’aventure « chanoiresque » touchait à sa fin.

À GAUCHE
Portrait de Rodolphe Salis devant le théâtre d’ombres du Chat Noir, 17 août 1895 par Charles Léandre.
© Musée de Châtellraut
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Rodolphe Salis

Cela faisait plus de quinze ans qu’il avait eu l’idée qui bouleversa sa vie de mauvais peintre saint-sulpicien: ouvrir un cabaret à Montmartre. En 1881, à trente ans, il avait décidé de continuer à faire « dans l’art », mais de manière plus rentable.


À Châtellerault, où il était né, son père, qui tenait un commerce de vins, vit avec satisfaction son rapin de fils ouvrir un débit de boisson. Mais ce n’était pas tout, Rodolphe Salis avait fait les Beaux-Arts et voulait monnayer son savoir artistique. 
 

Auparavant, il avait bien essayé de gagner sa vie en peignant des chemins de croix à la chaîne, en compagnie de René Gilbert, Antonio de La Gandara et Théo Wagner, mais l’entreprise, baptisée « école iriso-subversive de Chicago », ne fut pas rentable. La peinture ne pouvant pas nourrir son homme, autant se lancer dans la limonade, comme papa.


Au n°84 boulevard Rochechouart, Salis loua une boutique, ancien bureau des Postes et Télégraphes à façade bleu délavé, un emplacement idéal, mais de dimensions un peu réduites.
 

1881, le premier Chat Noir
La première adresse
Premier Chat Noir Journal Le Chat Noir
EN HAUT
Photo du premier Cabaret du Chat Noir
Cabaret du Chat Noir, 84, Bd de Rochechouart
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
Enseigne Cabaret Chat Noir Journal Le Chat Noir

Déjà, avenue Trudaine, le cabaret de La Grande Pinte avait lancé la mode des établissements « à thème ». Pour satisfaire les goûts du public de son époque, versé dans « l’historique » de pacotille, Salis choisit pour son établissement une ambiance « Louis XIII » donnée par les boiseries, meubles foncés, bibelots précieux et cuivres : « Un chat en potence, un chat sur le vitrail, des tables de bois, des sièges carrés, massifs, solides (parfois balistes contre les agresseurs), d’énormes clous appelés clous de la Passion (la Passion de qui, ô Louis XIII le plus pur?), des tapisseries étendues le long des murs au-dessus des panneaux diamantés arrachés à de vieux bahuts (que Salis collectionnait dès sa plus tendre enfance), une cheminée haute, dont la destinée sembla plus tard être de ne s’allumer jamais, car elle abrita sous son manteau et porta sur ses landiers toutes sortes de bibelots: une bassinoire, rutilante comme si Chardin l’eût peinte, une tête de mort authentique (Louis XIII peut-être), des pincettes gigantesques – un fouillis; mais de fagots, point. »
 

Émile Goudeau, co-fondateur du Chat Noir, poursuit : « Sur un coin du comptoir, un buste, La Femme inconnue, du Louvre, et, au-dessus, une énorme tête de chat, entourée de rayons dorés, comme on en voit dans les églises autour du triangle symbolique. Dans le fond, une seconde salle plus petite, exhaussée de trois marches, avait également à hauteur d’homme sa ceinture de panneaux diamantés soulignant les tapisseries, sur lesquelles les fameux clous de la Passion supportaient des fusils à pierre, des glaives inusités. »

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Enseigne du Cabaret, Bd de Rochechouart puis rue Laval
(actuelle rue Victor Massé 9è arr.), dessinée par Adolphe Willette
© Musée Carnavalet

Le peintre Willette conçut l’enseigne pendante du nouvel établissement: un chat noir furieux, hérissé sur un croissant de lune. Pourquoi un chat? Certains citent la nouvelle portant ce titre, publiée par Edgar Allan Poe en 1843, et d’autres, comme Maurice Donnay, prétendent qu’un chat noir famélique avait été trouvé devant la porte pendant les travaux d’aménagement. Laissons courir la légende…

pourquoi
un chat ?
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Émile Goudeau et Les Hydropathes

Émile Goudeau, déjà cité, était l’animateur des « hydropathes », un réjouissant et brillant mouvement poétique et littéraire dont le  titre était inspiré de la valse Hydropathen appréciée par Goudeau. Fondé en 1878, il parvint à réunir dans des salles du Quartier latin jusqu’à trois cent cinquante personnes. Les alcools de degrés et couleurs divers furent vivement appréciés pendant ces réunions: « Hydropathes, chantons en chœur la noble chanson des liqueurs », écrivait Charles Cros.

un air "dégagé de toute influence d'école"

Se réclamant du « fumisme », dont les membres honoraires les plus fameux étaient Diogène et Amerigo Vespucci, qui, « loin de découvrir l’Amérique, ne découvrit rien », les hydropathes se prétendaient libres.


Un air « dégagé de toute influence d’école » circulait dans leurs réunions présidées par Goudeau. Ses membres devaient faire preuve d’un quelconque talent de poète, musicien, littérateur, déclamateur, etc.

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Journal les Hydropathes, 5 mai 1879
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
Les Hydropathes Journal Le Chat Noir

On y rencontrait tout le monde et n’importe qui mais aussi de fines plumes comme Paul Bourget, Léon Bloy, Jean Moréas, Germain Nouveau, François Coppée... Les intervenants devaient lire eux-mêmes leurs textes où l’humour le plus fin se mêlait parfois à la plus subtile des provocations. Dans ce quartier estudiantin, l’ambiance était souvent houleuse et le chahut presque de rigueur.


Cela n’empêcha pas les distingués membres de ces assemblées de publier un bihebdomadaire, L’Hydropathe, qui ne parut qu’un an et demi mais demeure le témoin le plus fidèle de l’esprit «hydropathesque» de ces folles années.

L'inauguration du Cabaret
De cette association devait naître le cabaret le plus original de la fin du XIXe siècle.

C’est donc tout naturellement qu’Émile Goudeau, rencontrant Salis quelques jours avant l’inauguration du Chat Noir, lui proposa de battre le rappel des hydropathes de tous poils. De cette association devait naître le cabaret le plus original de la fin du xixe siècle, célébrant  l’union sacrée entre les arts.

Chat Noir Steinlen Vectorisé

Le repas d’ouverture eut lieu en novembre 1881, introduisant « le tumulte, la folie haute, et la chanson bardée de fer dans les mœurs édulcorées. »


Le succès fut immédiat et les bohémiens chevelus, hirsutes, fumistes fumants et artistes au sens large vinrent tâter des griffes du jeune Chat. Georges Auriol, digne membre de cette société, en dressa cet inventaire : « Aéronautes incompris, inventeurs folâtres, courtiers en bêtes féroces, mages, révolutionnaires édentés, Javerts à la demi-solde, bardes du Danube, globe-trotters et réformateurs de religions, etc., etc. »


Ce joli monde parlait fort et buvait sec et l’inspiration était de mise dans l’établissement. La journée était plus que calme mais, vers dix-sept heures, les clients se répandaient dans les deux salles, dont celle du fond, baptisée « l’Institut », était la plus étroite.

Premier Cabaret Chat Noir Journal Le Chat Noir
le succès fut
immédiat
Rodolphe Salis Journal Le Chat Noir
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Rodolphe Salis vers 1880
Photographe inconnu
les joyeux compères du
chat

Dans ce réduit où tenaient à peine quarante personnes, Salis avait trouvé le moyen de caser un bahut, le rouet de Marguerite, des livres, des statuettes, des faïences, des tableaux ! Au beau milieu de ce bric-à-brac on vit Zola, Hugo, Bloy, Vallès, Garibaldi se lancer dans de vives discussions. Au milieu de cette troupe, très à l’aise, Salis interpellait l’un, serrait la main d’un autre et incitait ses hôtes à déclamer ou à pousser la chansonnette.

Si la salle était comble le public refluait en terrasse, les joyeux compères du Chat n’hésitant pas à traverser la rue pour consommer leur bock sur les bancs du terre-plein d’en face. Parfois, au moment de la sortie de l’Élysée-Montmartre, de jeunes alphonses* cherchaient des noises et une bagarre éclatait.

 *Proxenète (argot)...

Tout cela était fort bruyant et épuisa les nerfs de l’horloger voisin. À force de blagues, Salis et sa bande poussèrent l’artisan à céder son échoppe. Le pauvre homme reçut tout d’abord un monceau de pots de chambre qu’il n’avait pas commandé, puis un faux aveugle passa ses journées à jouer d’une flûte stridente et agaçante devant la boutique.

l'élargissement du premier cabaret

Un soir, à minuit, alors que deux colleurs d’affiche s’étaient aventurés au Chat Noir, Alphonse Allais et quelques autres saisirent cette occasion pour recouvrir le magasin d’horlogerie de plusieurs couches de papier. Plus un seul centimètre carré de la façade n’était visible, recouvert d’une couche « tenant le milieu entre la porcelaine et le cuir de rhinocéros ». Dégoûté, l’horloger craqua et le gentilhomme cabaretier put ainsi agrandir Le Chat Noir.

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Parce Domine

Le peintre Adolphe Willette s’installa dans la boutique annexée. Ravitaillé en bocks par Salis à travers un trou pratiqué dans le mur, il peignit alors sa fameuse grande toile Parce Domine, allégorie mélancolique de la vie montmartroise visible aujourd’hui au musée de Montmartre, rue Cortot.

Parce Domine Adolphe Wilette
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“Parce Domine, parce populo tuo”, 1884 par Adolphe Willette,
Dépôt du Petit Palais/Musée Carnavalet au Musée de Montmartre
La troupe de chanoiristes

On rencontrait parmi la troupe des chanoiristes Charles Cros, savant inventeur du phonographe et auteur de savoureux poèmes et monologues, dont Le Hareng saur ou Le Coffret de santal, et aussi Edmond Haraucourt, Alphonse Allais, Léon Bloy, Albert Samain, Georges Lorin, Raoul Ponchon et une foultitude d’auteurs talentueux devenus avec le temps bien obscurs pour nos contemporains. N’oublions pas Verlaine et Mallarmé, qui n’en furent pas les hôtes les moins illustres.

une foulitude
d'auteurs
talentueux
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La troupe de chanoiristes
© Collection Le Vieux Montmartee, Musée de Montmartre

Des chansonniers comme Jules Jouy, Mac Nab, Victor Meusy ou Aristide Bruant firent les beaux jours du Chat Noir. L’ambiance y était chaude, tout comme ce quartier où les souteneurs et escarpes étaient nombreux. Salis leur en interdisait vaillamment l’entrée mais certains réussissaient à se faufiler tout de même. Un soir ce fut le drame. Après avoir éconduit Hector de Callias, trop soûl, la discussion dégénéra et Salis, s’armant d’une chaise, la brisa sur le dos d’un de ses garçons, le blessant gravement. Le jeune Chauvet décèdera peu de temps après. Salis fut poursuivi pour homicide par imprudence pour ce coup donné à l’un de ses employés, costumé comme les autres en académicien d’opérette, mais « dénué d’épée » comme le remarqua Georges Lorin avec une touche d’humour noir.

Salis songea alors à déménager pour un lieu moins exposé et plus spacieux. Il quitta le boulevard sans regret, cédant le bail à un ancien de l’équipe, Aristide Bruant, qui fonda alors son propore cabaret Le Mirliton.


Salis avait évacué tous les meubles, sauf une chaise, que Bruant garda comme prise de guerre. Une chaise qu'il cloua au mur déclarant: "Salis est peut-être l'empereur de Montmartre mais moi j'ai son trône. Décidément, Salis n’avait pas de chance avec les sièges !

 

02 / Chat Noir paraissant un samedi

temps de lecture: 3 minutes

Le 14 janvier 1882 sortit des presses le premier numéro du Chat Noir, journal éponyme du cabaret qui parut chaque samedi au prix de 15 centimes jusqu’au 30 mars 1895, belle longévité pour cette grande feuille pliée en deux qui connut un tirage maximum de vingt mille exemplaires. L’en-tête charmant d’Henri Pille figure un chat noir hérissé devant deux moulins montmartrois. On ne pouvait faire plus couleur locale. Le sous-titre « organe des intérêts de Montmartre », peut-être trop restrictif disparut au bout de quelques numéros.

ce journal
réunissait
un nombre
impressionant
de talents
Lire le Chat Noir

On trouvait dans cette feuille des annonces, des contes et des poèmes. Toute la bande des joyeux drilles du Chat participa à sa rédaction et Willette, Steinlen, Caran d’Ache l’illustrèrent de merveilleux dessins. Un certain A’Kempis, qui n’était autre qu’Émile Goudeau, invitait ses lecteurs à la découverte d’un Paris fantastique et le « fumiste » Alphonse Allais en fut le rédacteur en chef. Ce journal réunissait un nombre impressionnant de talents et Rollinat, Verlaine, Richepin, Moréas, Mallarmé, Banville en étaient les plumes les mieux aiguisées.

Guy de Maupassant est annoncé comme administrateur général au numéro 51, puis plus tard, nous trouvons cités au même poste Jules Vallès, « mort sur les barricades », François Coppée, « poète mort jeune », Ernest Renan, « vieillard lubrique », ou encore Victor Hugo, « homme célèbre ». Inévitablement la plaisanterie était de mise dans cette feuille.

 

À GAUCHE
Lire “Le Chat Noir”, 1886 - Léonce Burret
© Collection Le Vieux Montmartee, Musée de Montmartre
Au Cabaret du Chat noir Coll  LVM 359.jp
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Intérieur du Chat Noir, 12 rue Laval - Photo H. Mairet
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
la mort de Salis
Un jour Salis, importuné par des fâcheux, résolut de se faire passer pour mort. Le journal parut alors encadré de deuil, une oraison funèbre vantant les mérites du défunt retiré trop tôt à ses proches et à ses amis.

A cette occasion le cabaret avait été aménagé en chapelle funéraire. Un panneau bordé de noir indiquait à l’entrée, en grandes lettres: « Ouvert pour cause de décès. »

Pénétrant dans les lieux, le visiteur était accueilli par Salis lui-même présenté comme le frère du défunt. Sa ressemblance avec celui-ci en troublait plus d’un !

Posée sur quatre chaises, une boîte à violoncelle figurant le cercueil du cher disparu était couverte d’une étoffe brodée de larmes d’argent.
Un pain rond en forme de couronne, quatre cierges et un goupillon trempant dans un pot d’étain complétaient ce décorum.

Un maître de cérémonie, une religieuse – en réalité un jeune peintre – et un sonneur frappant deux plateaux métalliques en guise de cloches étaient censés apporter une touche de vraisemblance à cet hommage funèbre.

Les visiteurs s’assirent petit à petit, et quand l’assistance fut assez nombreuse, les discours s’enchaînèrent, plus calamiteux les uns que les autres, chacun cherchant à souiller le plus possible la mémoire de Salis qui, caché par le piano, criait : « Assez! assez! »
 
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03 / le déménagement Rue de Laval

temps de lecture: 10 minutes

« Montmartre, capitale de Paris, sera secoué par un de ces événements qui, parfois, changent la face du monde. Le cabaret du Chat Noir quittera le boulevard Rochechouart, que longtemps sa présence a illustré, et s’établira rue de Laval. Dans le palais qui lui convient, Maigriou, le chat des chats, reprendra sa chanson glorieuse, la rue de Laval, qui n’avait pas de légende, entrera dans l’Histoire, et les vieux moulins des hauteurs sentiront joyeusement frémir en leurs ailes le vent nouveau des jeunes muses. »

 

Capture d’écran 2021-04-29 à 17.53.30.

Le 10 juin 1885 entre onze heures et minuit, la troupe du Chat Noir déménagea vers ses nouveaux locaux, rue de Laval, dans un hôtel particulier que venait de déserter le peintre Alfred Stevens. Salis se débrouilla fort bien pour que cela soit fait avec la plus grande pompe. Derrière une bannière « d’or au chat de sable », deux suisses costumés ouvraient le cortège, devant quatre hallebardiers portant le Parce Domine.
 

Salis, en costume de préfet de première classe, venait ensuite, suivi du gérant déguisé en conseiller de préfecture qui poussait les badauds en disant « assurez l’ordre » suivi de quatre garçons sanglés dans leurs habits d’académicien. Derrière, la troupe des amis chantaient à tue-tête le célèbre refrain:

 

Nous cherchons fortune
Autour du Chat Noir
Au clair de la lune
À Montmartre, le soir !

Le lendemain, la presse relata avec force détails cette belle cérémonie et décrivit le nouvel hôtel du Chat Noir : le perron des Suisses, la salle François Villon, le grand escalier d’honneur, la salle du conseil, l’oratoire, la salle des fêtes comportant la loge du président de la République et le bahut reliquaire.

La façade dessinée par Henri Pille était étonnante d’originalité, sorte d’hostellerie d’opérette éclairée de deux énormes réverbères moyenâgeux imaginés par Grasset. L’enseigne de Willette, venant du boulevard Rochechouart, faisait comme un écho au grand chat de terre cuite en majesté placé à l’étage.

À gauche de la porte d’entrée on lisait cette pancarte de bois :

« Passant, arrête-toi! Cet édifice, par la volonté du Destin, sous le protectorat de Jules Grévy, Freycinet et Allain Targé étant archontes, Floquet tétrarque et Graonon chef des archers, fut consacré aux Muses et à la joie sous les auspices du Chat Noir.

Passant, sois moderne. »

5.BALDA M. - Le Cabaret du Chat Noir col
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Le Cabaret du Chat Noir, intérieur et extérieur du second Chat Noir, rue Laval (Victor-Massé), M. Balda
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
Salis était dans son élément ...
Salis dans la Salle du Conseil
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Rodolphe Salis dans
la sale du conseil

L’hôtel était rempli d’un invraisemblable bric-à-brac de gravures, peintures et objets produits par les artistes « chanoiresques ». Un Chat Noir Guide fut édité par Georges Auriol, précieux document détaillant de manière très farfelue les « zeuvres » visibles dans le cabaret. Jugez-en plutôt: « Salle François Villon, n° 7 – Lustre en fer forgé de l’époque byzantine […], fut offert à Rodolphe Salis par l’empereur du Brésil, en échange d’une collection du Chat Noir reliée en castor d’après la fameuse méthode des moines de Puteaux. » Ou bien: « Le perron des Suisses, n° 8 – Hallebarde damasquinée à hampe de cèdre, provenant de la maison du duc de Marlborough offerte au Chat Noir par S. M. la reine de Tahiti. »

Jehan Rictus, Vincent Hyspa, Maurice Donnay et tant d’autres! Ici même, la frêle Yvette Guilbert récita et chanta devant une assistance appréçiant sa diction et sa voix pointue.


Salis était dans son élément. Habillé d’une redingote grise sans revers à deux rangées de boutons s’écartant aux épaules et se rapprochant à la taille, col de chemise largement rabattu, cravate lavallière noire, il allait d’une salle à l’autre, saluant un client et distribuant à l’occasion du « monseigneur » ou « votre altesse électorale » à des inconnus. Rien ne l’arrêtait, et l’on prétend même qu’un soir, courbant l’échine devant Édouard VII lui-même, Salis s’exclama: « Quel honneur pour ma maison! Je ne sais comment remercier Votre Altesse Royale… » Puis à part:

« Et comment va la maman? »

Puis la musique éclatait, trop forte, couvrant les applaudissements. Parfois, Salis annonçait l’artiste qui allait passer :


« Messeigneurs, du silence, le célèbre poète X… va nous faire entendre un de ses poèmes pour lesquels les couronnes ont été tressées par des nymphes dans les grottes… dans les grottes de Montmartre, la ville sainte. »


Un jeune lyrique s’avançait alors et, comme le décrit Goudeau,

« versait ses strophes d’or, d’argent, de cuivre ou de nickel, que payaient largement les applaudissements des dilettanti ».

Le gentilhomme cabaretier pouvait être drôle, gavroche, grandiloquent, ne respectant rien ni personne, annonçant par exemple :

« Bourgeois stupides, qui m’écoutez avec les yeux étonnés d’un chat accroupi sur la cendre ou d’une vache qui regarde passer un train, buvez ma trop bonne bière que je ne vous fais pas payer assez cher, ou je vous fous dehors! Vous n’êtes venus ici que pour être stupéfiés autant que vous le méritez. C’est-à-dire incommensurablement. Imbéciles notoires que vous êtes, videz vos poches, vous en aurez pour votre argent, et pour la première fois de ma vie je ne serai pas ingrat! Car je vous donnerai autant de coups de pied au cul qu’il vous en faudra pour faire de vous des êtres intelligents. Or, Dieu et le diable savent s’il en faut! Mais ici on ne rend pas l’argent. En attendant, buvez, NUNC EST BIBENDUM! pour que Montmartre, la capitale de ce Paris dont vous êtes les parties honteuses, pour que Montmartre, dis-je, resplendisse semblable au phare de la Tourelle, ce phallus de la capitale, comme Le Chat Noir en est le cerveau, et comme le moulin de la Galette en est l’âme! Ainsi soit-il »

Et il concluait : – Garçon, des bocks!

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puis la musique éclatait, trop
forte, couvrant les applaudissements
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Menu du chat Noir, 1895, George Auriol
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre

Il fallait bien se satisfaire des ovations du public, car, pour les poètes et chansonniers, c’était souvent le seul salaire. Salis offrait des bocks, mais sa femme Marie-Gabrielle gardait les clés du tiroir-caisse et surveillait de manière très sourcilleuse son personnel.

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Salis aux éléctions législatives

En 1889, Salis se présenta aux élections législatives, proclamant sur ses affiches: « Électeurs on nous trompe!… Le général Boulanger, c’est moi! » Il n’était pas à une blague près. Salis n’était pas un personnage très sympathique, il avait le sens du commerce mais brocardait ouvertement sa clientèle.

le théâtre
d'ombres

On a  pu visiter il y a quelques années la « salle des Fêtes » du deuxième étage. Seul le parquet d’origine subsiste. On a du mal à imaginer qu’une centaine de personnes pouvaient se tenir dans ce lieu aux dimensions confortables, sans plus.

C’est ici même que se tinrent depuis 1886 les fameuses séances du théâtre d’ombres. Henri Rivière, dessinateur talentueux qui nous a laissé de subtiles lithographies des bords de mer et des paysages montmartrois, fut l’initiateur de ce spectacle original.

Theatre d'ombres epopée
Théatre d'ombres Chat Noir coll LVM.jpg
   un spectacle
 original
Représentation Héro et Léandre coll L

Devant un écran de toile plaqué sur la longueur – « œil-de-bœuf ouvert sur l’invisible », dira Jules Lemaître – les spectateurs suivaient des spectacles très élaborés. Derrière, dans une cabane construite dans le vide de la cour et comme suspendue en l’air, une dizaine d’opérateurs manipulaient des figurines de zinc. Autour de la lanterne, des fils, des panneaux de verre colorés permettaient ces jeux de lumière subtils et poétiques comme de splendides couchers de soleil. Un piano, dans la salle, accompagnait le propos du récitant, et derrière, des tambours, grosses caisses et cymbales donnaient un fond sonore à ces histoires.
 

EN HAUT
Séance théâtre d’ombres
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
À GAUCHE
Le Théâtre d’ombres du Chat Noir, l’Illustration, 20 janvier 1894
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
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Les coulisses du Chat Noir en 1893, illustration 1894
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre

Quarante-trois pièces furent jouées ici, écrites par un comité et dessinées par Louis Morin, Henri Somm, Fernand Fau, Henri Rivière.


L’Épopée, pièce napoléonienne dessinée par Caran d’Ache, connut un grand succès, mais aussi La Tentation de saint Antoine, Pierrot pornographe, Le Sphinx.

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“L’épopée napoléonienne”, dessinée par Caran d’Ache, 1890
© Collection Le Vieux Montmartre, Musée de Montmartre
le chat noir,
c'était Salis
Cabaret du Chat Noir

Au fil des ans, Le Chat Noir, d’une auberge d’artistes, était devenu un lieu de rendez-vous du Tout-Paris, où l’on pouvait entendre des intervenants de grande qualité. Les bocks étaient chers mais le spectacle était de bonne tenue. Le Chat Noir c’était Salis, un homme dont les défauts égalaient les qualités et qui sut très bien s’entourer.

En 1892, ne renonçant pas à ses envies de grandeur, il acheta le château de Naintré, puis céda tout d’abord le journal, en 1893, et le cabaret deux ans après. Mais la société qui avait acquis Le Chat Noir ne fit pas de bonnes affaires et Salis fut contraint de revenir rue de Laval.

copié mais
jamais égalé
Affiche Chat Noir Steinlen

Il partit ensuite en tournée à l’étranger et en province avec la « troupe du Chat Noir ». Transporté au plus mal de Châteaudun à Naintré, il mourut dans son château le 19 mars 1897. Quelques objets et souvenirs du cabaret furent liquidés au cours de trois ventes aux enchères.

 

L’originalité… C’est probablement cette manne que les spectateurs et artistes trouvèrent dans ce lieu unique, copié dans plusieurs villes d’Europe et jamais égalé.  Le Chat Noir, à sa manière, avec son style initable et sa folie communicatrice, a acquis l’immortalité, quoi de plus normal, en vérité, quand on sait combien les félins ont la vie dure !

« De mon séjour au Chat Noir, j’ai conservé les meilleurs souvenirs. Là j’ai connu des amitiés sincères, des camaraderies charmantes. Au banquet de la vie, ces bohèmes, gentils convives, n’empêchaient pas le nouveau venu de s’asseoir; ils rapprochaient leurs chaises pour lui faire de la place, ils le mettaient tout de suite à l’aise, à leur aise, à son aise. Par les beaux jours d’été, nous déjeunions devant la grande baie ouverte sur la rue Victor-Massé. Chaque mercredi, à une heure, la voiture du mont-de-piété passait; nous la guettions et, dès qu’elle apparaissait, nous nous levions, clamant et réclamant: “Ma montre! ma montre!” Et, chaque mercredi, nous trouvions cela plus amusant encore que le mercredi précédent, signe d’une conscience tranquille et d’une grande pureté. Parfois Georges Auriol bondissait dans la rue, enveloppait de sa serviette le chef d’un inoffensif passant et l’amenait, ainsi encapuchonné, au milieu de nous. C’était le temps qu’à la plaza de la rue Pergolèse, il y avait des courses de taureaux. Alors on expliquait à l’homme que Georges Auriol était un des plus convaincus aficionados, qu’il avait agi sous l’empire de la plus noble passion tauromachique; et la victime, devant tant de bonne foi, s’excusait. »

Maurice Donnay, Autour du Chat Noir.