Fourchette


La première fois, c’était un jeudi soir. Je fréquentais alors un milieu qui ne connaissait pas les tables vides et en avait horreur. J’avais besoin d’argent et me moquais bien de son odeur. C’est pourquoi, quand on m’a proposé cette épreuve, rémunérée, j’y suis allé sans trop me douter de ce sur quoi j’allais tomber.

On m’avait demandé de me rendre, ce jeudi soir, dans un grand hôtel de la capitale. Il fallait également que j’arrive en voiture, le mot « taxi » était interdit, son utilisation aussi. Je n’avais pas le sou, j’ai donc choisi. Je suis descendu du métro un arrêt avant. J’avais enfilé le costume que l’on m’avait prêté et qui m’allait comme un gant, miraculeusement. L’hôtel était magnifique, illuminé avec faste et sans gêne. On avait de la thune ici et on entendait le faire savoir à la face du monde. Du monde, il y en avait. Les voitures défilaient et provoquaient la mise en route de tout un ballet. Des invités arrivaient en carrosses modernes et aussitôt un portier se jetait sur la poignée qu’il ouvrait délicatement. En sortaient des gens habillés chaudement en cette soirée d’hiver. Si chaudement qu’ils semblaient étouffer ou cuire en dedans.



Je ne pouvais plus hésiter car, bien qu’impressionné par cette scène, j’allais être en retard. Je me suis donc avancé vers la porte principale et, sans que le valet n’y prête attention, je me suis présenté devant le maître d’hôtel qui saluait toutes les personnes qui entraient. Je me souviens m’être fait la réflexion de relever le menton, prenant exemple sur un homme qui venait d’entrer et riait alors que le maître d’hôtel finissait ses salutations. L’homme n’y avait pas prêté attention, le snobisme devait être de rigueur dans cette maison. Plus que quelques pas maintenant et, malgré mon menton et cette ferme intention de le snober, le maître d’hôtel se figea devant moi avec un air courtois qui ne pouvait cacher un léger soupçon.


C’est alors que ma chance arriva: celle qui m’avait demandé de venir était là. Elle m’appela assez fort pour que le maître d’hôtel la voie, ce qui provoqua immédiatement sa mise de côté; j’étais sauvé. Elle m’attrapa par le bras et, alors que j’avais les yeux plongés dans les beautés du plafond, nous traversâmes l’immense salle à manger où se tenait l’événement de ce soir : un dîner caritatif.

Une fois l’an, les riches se sentent d’humeur à partager et aiment à le faire savoir. C’est pourquoi ils organisent ces dîners qui sont, je crois, l’occasion de rattraper l’opulence de cette année passée. Mais je devais maintenant me concentrer. Celle qui m’avait fait venir allait enfin me dire à quoi j’allais bien pouvoir servir. Une trentaine de très grandes tables rondes étaient disposées dans la pièce et elle désigna une place sur l’une d’elles. Les tables étaient toutes dressées de manière royale avec autant de couverts qu’il y avait de plats. Ma guide attira mon attention sur les noms qui m’entouraient, que des dames. Elle m’expliqua qui elles étaient et je me souviens que certains noms ne m’étaient pas inconnus à l’époque, même pour le jeune rural que j’étais et qui venait tout juste de découvrir le monde. Elle tira une chaise et me demanda de m’asseoir. Un baiser sur la joue, un vague encouragement et la voilà qui avait disparu. Je me retrouvais presque seul dans cette salle qui aurait plu au Roi Soleil. J’étais le seul assis parmi les serveurs et serveuses qui patientaient en rang, et répartis tout autour de la salle. Ils ne pouvaient rien manquer de ce qui s’y passait. Et quel spectacle ! Un gras paumé assis à l’une des tables, la plus importante de la soirée, vu sa place dans l’espace, sa taille et surtout celle du bouquet monumental qui occupait son centre. C’était bien la table d’honneur. Durant quelques longues minutes j’ai essayé, sans trop me faire remarquer pour ne pas trahir ce qui me restait de crédibilité, d’observer tous les détails de cette salle.Sculpture, peinture, dorures, mobilier, tentures.Tout sentait l’or, l’argent et l’opulence. Le luxe était ici une évidence. Quand soudain celles et ceux qui en avaient l’habitude et que plus rien de tout cela n’impressionnait arrivèrent en groupe pour se répartir autour des tables, chacune et chacun guidés par une hôtesse aux sourires presque écoeurants. Mais ma table, elle ne se remplissait pas. C’est seulement lorsque la majorité des autres tables fut remplie, que mes voisines arrivèrent comme si elles venaient d’affronter de nombreux périples, et s’écrasèrent sur leur fauteuil. C’était donc ça ma mission, leur survivre. Des mamies qui adoraient plus que tout leurs petits chiens qu’elles avaient conviés à notre table d’ailleurs, et qui semblaient être aussi vivants que leur sac à main.


La soirée est passée plutôt vite. Je ne déteste pas les chiens. Et j’ai même eu droit à un billet pour payer ma voiture du retour. J’avais dû plaire à ma voisine qui avait insisté pour me le donner ce gros billet. Ce qu’elle ignorait c’est qu’elle m’avait donné la même somme que celle que j’ai reçue à la fin du dîner. Payé pour manger ! Et je suis rentré à pied, pardon mamie… mais, ce soir- là je voulais voir Paris !


J’ai appris il y a quelques années que ce « job » qui consiste à combler ces tables lors de grands dîners porte un nom : la fourchette. Un beau métier.


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