Nouvelle oeuf

Nous serions tous plus riches de pensée et de philosophie si nous ne bornions pas tant notre conception de la vérité : c’est du moins la remarque que je me suis faite ce matin en lisant ce conte, que je n’aurai presque qu’à vous traduire. Je l’ai trouvé dans un auteur latin, qui le tenait d’un certain grec – lui-même l’avait obtenu d’un égyptien l’ayant entendu dire d’un perse, alors que ce dernier contait sa rencontre avec un savant indien. Qui sait quels pays étranges a traversé ce récit ? Car selon le brahmane, il est issu d’un recueil de fables tombé de la lune, une nuit que Kshuparaka s’endormait, ce livre dans une de ses nombreuses mains. Or donc, dans le dix-huitième à Paris, un adolescent dont on n’eût pas su situer l’allure entre l’extrême laideur et la beauté magnétique, un jour tomba amoureux. L’adorée avait l’odeur humide de la chair devinée par le pauvre, à travers la vitre où son ombre se tordait : elle s’appelait Aïda. Peu de pauvres d’ailleurs apercevaient cette ombre, sa fenêtre éclairant le quartier Saint Thomas d’Aquin, où était son hôtel particulier. Quand elle sortait, c’était sur un éléphant tout petit, ce qui reste grand. Un genre d’alcôve était installée sur son dos, où elle se prélassait, dont les draps secoués par le vent laissaient parfois échapper une couleur, ou un trait de son visage dont le passant tâchait d’achever le portrait en imagination : mais ce n’était jamais plus qu’une esquisse, un brouillon. Arca, dont la timidité portait l’imagination jusqu’à la démesure, et qui n’envisageait son coeur qu’audacieux, voyait en la Sultane la seule femme qu’il pût aimer. Ce devait pourtant rester secret, car elle avait fait exécuter tous les prétendants qui s’étaient déclarés. La Sultane n’accepterait l’amour que de celui qui viendrait la voir, disait-elle, nu, et pourtant avec autant de richesse sur lui qu’elle avec son royaume et son vêtement de pourpre tissé d’or et de pierres précieuses. De nombreux enthousiastes s’étaient présentés d’abord, pensant détenir le fin mot de cette devinette : mais leur nombre n’alla pas décroissant, car un génie mauvais, que l’on nommait Klepte, les envoyait risquer leur vie à sa place, après leur avoir fait boire de l’or fondu ou d’autres atrocités. Mais Arca voulait montrer son amour plutôt que le voir récompensé : il se serait tué pour qu’elle l’embrasse, mais non prisonnière de sa parole, seulement au contraire en brisant sa promesse. Alors, plutôt que de chercher à résoudre son énigme, il se mit à faire des portraits imaginaires, et lui écrivit beaucoup de poèmes élogieux : au début, aucun ne semblait respecter sa pensée, puis les jugeant fidèles à son amour il se mit à les lui envoyer, de manière anonyme pour éviter qu’elle le mit à mort. D’indifférente, Aïda devint bientôt amusée par ces œuvres, puis elle en fut émue ; à la fin, elle attendait leur venue, et s’agaçait, ou s’inquiétait jusqu’à la fureur, si elle n’en recevait pas de la journée. N’ayant jamais vu Aïda, Arca mettait dans ses portraits un peu plus que son désir : il y ajoutait sa faiblesse et ses doutes, de sorte que nue, sa vie en jaillissait, en-deçà de la beauté vaincue. Dans ses poèmes, il mettait de la jouissance, et on ne les lisait qu’en craignant qu’ils finissent ; ceux- mêmes forgés dans l’espérance abandonnaient Aïda baignée de pleurs. Un tel comportement ne pouvait longtemps échapper à la rumeur publique. Klepte en prit connaissance avec angoisse, mais sa jalousie s’apaisa lorsqu’on lui eut dit qu’on ignorait quel était ce soupirant. Il alla voir la Sultane, et quand il lui demanda ce qu’elle donnerait pour le connaître, elle dit : « tout mon royaume, et mon habit tissé de pourpre et d’or », car elle ignorait le vrai caractère de Klepte et le prenait pour un courtisan loyal. Arca employait pour livrer ses lettres son amie Georges, les lui donnant discrètement rue de la Fontaine du but, à La Petite Dernière. Après avoir revêtu le visage de la servante favorite d’Aïda, celle à qui justement Georges remettait ces trésors, Klepte vint déguisé lui annoncer que la Sultane souhaitait voir enfin, dans le plus grand secret, cet artiste qui avait plus d’or dans les yeux qu’on en trouve sur le chemin du Caire à Damas, et qui avait des rayons de miel dans la voix. Georges demanda à la fausse servante comment faire se rencontrer les deux amants : elle lui répondit qu’il devait se rendre au Badaboum le soir même, et qu’Arca y verrait un eunuque mahométan, vêtu de jaune, qu’il s’agirait de suivre. Georges raconta vite à son ami ces propos de Klepte, quoiqu’elle fut méfiante : mais ils se dirent tous deux que la Sultane n’aurait pas agi autrement pour le rencontrer, et ne trouvèrent nul motif qui justifiât ses craintes : alors Arca résolut d’aller à ce rendez-vous, et dans la joie qui l’animait, composa un impromptu pour vanter son impatience. Il partit ensuite, et sans repasser par chez-lui, car il était déjà tard. Quant à Georges, elle s’empressa de transmettre cet impromptu à l’hôtel de la Sultane, à la fois pour lui confirmer la venue de son amant, et pour s’assurer que c’était bien elle qui avait arrangé cette rencontre. Mais arrivée, la servante qu’elle avait vue l’après-midi était toujours absente, et elle ne put rien apprendre qui calmât ses craintes. Une heure après ou deux, Arca était au Badaboum. Enfin, après beaucoup d’angoisse et d’attente et de verres refusés, il vit l’homme en jaune. Ainsi qu’on l’avait prévenu, il se dirigea d’abord vers les toilettes ; puis dans l’épaisseur d’un mur où se dérobait un escalier fort pentu. Plus il descendait, plus il faisait sombre, mais il sentait en même temps les statues et les arabesques sur les murs prendre des formes plus nettes et plus complexes, de sorte que celles qui donnaient le plus à voir étaient les plus indiscernables, quand il arriva dans une pièce plus vaste et bien éclairée. Dans celle- ci, aucune moulure, pas de couleur ou de forme, pas même celle de Aïda qui était absente. En face d’Arca, c’était Klepte qui se tenait, et qu’il n’avait jamais vu : aussi s’abandonna-t-il au désespoir, et tomba sur ses genoux au pied de ce génie d’ogre, sans craindre sa méchanceté. Dès la première heure du lendemain, Georges était de retour chez Aïda. Quand elle vit la servante, elle se jeta dans ses bras en lui demandant si c’était bien elle, la veille à La Petite Dernière ; non, dit-elle, avant précipitamment de l’emporter chez la Sultane. Les voyant surgir ainsi, Aïda exige d’abord qu’on leur coupe la tête, mais Georges n’attend pas plus longtemps pour expliquer sa présence, et le danger dans lequel elle croit Arca, dont elle révèle du même coup l’identité. À ce moment-là Klepte entre dans les salons de la Sultane et dit : « Puisque vous êtes fortunée entre tous les mortels, plus qu’aucun vous devez tenir votre parole. Vous me voyez nu, c’est donc que je suis ici comme prétendant, et dans l’espoir que vous m’acceptiez en tant qu’époux ». À ceci Aïda répond qu’elle ne saurait accepter qu’un homme parmi les hommes: celui par lequel elle connait la couleur parmi les lumières, et méconnaît la richesse ou le pouvoir, qui retranchent du monde le désir d’être : et que pour cet homme, elle donnerait cent et mille fois son royaume, car tant qu’Arca sera vivant, pas un de ses trésors ne vaudra mieux qu’un pet de hareng. Et Klepte répond : « C’est pour ceci, Sultane, que vous devez m’épouser, car j’ai résolu cent et mille fois votre énigme. Je suis nu, et j’apporte un trésor avec moi qui vaut plus que votre royaume, car j’ai dans mon estomac l’homme que vous cherchez. Respectez ainsi votre promesse et votre amour : je ne pouvais être Arca, mais je ne vaux certes pas moins, comme je l’ai mangé. La Sultane, malgré sa colère, était bien embêtée, car le génie n’avait pas sérieusement tort. Cependant elle lui dit : « Génie, je connais désormais ta mauvaise nature : tu cherches la richesse car tu ignores la distinction entre la mort et la vie. Une âme seule la connaissait, parce qu’elle ne savait rien de la mort. Qu’il en soit ainsi ! Conserve en toi ce seul trésor doré, disparais pour Arca : deviens une citadelle, un coffre, une boîte ; sans charnière, sans couvercle, sans porte, afin qu’il renaisse en toi sans être jamais souillé. Quant à moi, puisque je me fais ainsi parjure, je me maudis aussi. Tu mourras sans cesse pour faire éclore le désir intact de mon amant, et moi, plus triste encore, je travaillerai pour lui à reformer ta glaise, à te faire revivre aussi, toi qui pour posséder la beauté du monde l’en a retirée. » Klepte avait prévu un tel refus, et s’était fait accompagner des lois pour contraindre Aïda. Mais quand il voulut parler, sa langue s’affaissa, comme l’eau d’un torrent prisonnière du lac où elle tombe. Sa bouche s’était fermée, solide, et ses cheveux tombaient, et ses vêtements s’incrustaient dans sa peau, où ils formaient une coque : il tenta de fuir, mais ses jambes lui firent défaut, et il ne sut que rouler sur quelques centimètres. Klepte était un œuf. Aïda, qui ne cessait, elle, d’envoyer des regards ardents de haine, était devenue poule. Pour en revenir à mon propos, voilà en quoi pêche la science, et la supériorité de la philosophie : c’est en saisissant la nature morale de l’oeuf, qu’on peut affirmer avec certitude qu’il vient avant la poule.


Le Marquis de la Bourse Plate


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