Le Carnet de Recettes

Un jour, près du métro Lamarck, un petit carnet d’écolier était posé sur le rebord d’une fenêtre. Agathe, une jeune montmartroise qui sortait de l’école de cuisine, ne put s’empêcher de le ramasser. En jetant un œil sur la couverture, ses pupilles s’illuminèrent de curiosité. Elle avait dans les mains un vieux livre de recettes. Sans barguigner, elle s’assit sur un coin de rue et lut, le visage fendu d’un sourire qui reliait ses deux oreilles, la première page :



TARTE FACILE À CUISINER

« Tout d’abord, faites dorer les oignons émincés dans une marmite à feu doux. Préférez des oignons jaunes et évitez les oignons rouges, ces derniers ne prennent rien au sérieux. Coupez ensuite une grosse courgette en fines rondelles en lui lisant de la poésie surréaliste. Attention, certaines courgettes préfèrent les romans victoriens, donc choisissez bien, la cuisson en dépend. Ajoutez les courgettes aux oignons et laissez cuire 20 minutes. Pendant ce temps, déposez la pâte à tarte dans un plat et piquez-la à l’aide d’une fourchette. En général, la pâte se met à pousser des « Aïe ! » et des « Ouille ! » mais continuez, elles exagèrent presque toujours. Cela fait, versez à présent les oignons et les courgettes dans le plat en y ajoutant de la crème fraîche et un œuf. Si l’œuf n’est pas frais, jetez-le sans délai par la fenêtre. Sachez qu’il arrive parfois que l’œuf, blessé dans son estime, revienne et sonne à votre porte. Ouvrez-lui. Avec calme et même s’il vous implore de le faire à la coque, jetez-le derechef par la fenêtre, un cuistot digne de ce nom ne cède jamais aux supplications d’un œuf pas frais. Pour finir, enfournez le plat 30 minutes à 180° après l’avoir recouvert de gruyère. Nota bene : il est fréquent que le gruyère s’évapore sous la chaleur. Dans ce cas, saupoudrez de parmesan, les gruyères ont, de nos jours, vraiment tendance à se payer ouvertement notre tête. Servez chaud. »

Agathe potassa son carnet avec tant d’enthousiasme qu’en quelques mois, elle devint l’une des plus grandes cheffes cuisinières de Paris. Son restaurant, Aux tartes d’Antan, connut une renommée internationale. Cependant, lorsqu’on y réservait une table, mieux valait s’équiper d’un casque de chantier ; il était fréquent de recevoir, catapultés depuis les cuisines, un déluge d’œufs pas frais.